dimanche 25 septembre 2011

Joseph Stliglitz, économiste politique


Comme John Manyard Keynes, auquel il se réfère plusieurs fois, l’auteur de « La Grande Désillusion » est finalement très politique. Car derrière les raisonnements économiques, il construit une véritable philosophie à la fois libérale et humaniste.

Keynes, ce héros


Même s’il prédit un peu imprudemment la défaite idéologique des néolibéraux, l’auteur souligne la justesse de l’analyse keynésienne, pour laquelle si « les marchés sont au cœur de toute économie dynamique, ils ne fonctionnent pas bien tout seuls ». Il reprend la parabole du concours de beauté où les juges cherchent à juger non pas le plus beau visage mais celui que les autres vont juger comme tel pour illustrer la méthode d’investissement. Cela explique pour lui le caractère moutonnier du marché.


Il voit dans la crise actuelle une crise de demande, où seul l’Etat peut agir pour relancer la machine économique. Si la baisse des taux d’intérêt est utile et souhaitable, il souligne que seule une politique de dépenses publiques orientée vers l’investissement et vers les moins riches permettra de sortir de la crise du fait de la trappe à liquidités. En effet, les banques ne peuvent pas accorder plus de crédits qu’on ne leur en demande et les baisses d’impôt risquent d’être épargnées.


Pour lui, « Keynes tentait de sauver le capitalisme de lui-même ». Il souscrit à son analyse de la rigidité des salaires à la baisse et montre qu’il est beaucoup plus facile de baisser les salaires relatifs avec un peu d’inflation plutôt que par une baisse du nominal. Il distingue deux écoles keynésiennes : les conservateurs (très proches des néolibéraux) qui pensent qu’il faut agir pour flexibiliser les salaires et ceux qui s’y opposent et croient davantage au rôle de l’Etat.


Puis, il souligne que la rechute de 1938 est la conséquence de la baisse des déficits (de 5.5% à 0.1% en deux ans, alors que les dépenses de l’Etat étaient passées de 10.5 à 7.7% du PIB de 1936 à 1938). Enfin, il rend hommage à John Galbraith qui avait prévu que la prochaine dépression aurait lieu quinze ans après le premier président né après la Grande Dépression. 2008 est arrivé exactement quinze ans après 1993 et l’accession au pouvoir de Bill Clinton…


Une philosophie politique


Joseph Stiglitz démontre qu’un bon Etat providence permet, comme en Suède, une plus grande innovation car la prise de risque est finalement encouragée par le filet de protection étatique. Il souligne également que l’Etat devra continuer à agir, pour l’assurance maladie (le privé tentera toujours de s’exonérer de certains malades) ou pour s’assurer que le niveau des salaires reste juste (après tout, le marché peut s’équilibrer avec un salaire minimum trop bas), bref, pour que les marchés restent humains.


Il souligne que si l’Etat échoue, c’est aussi le cas des marchés, comme le montre bien cette crise et celle de 2001 et que cela n’implique donc pas qu’il faille abandonner l’un ou l’autre. Il dénonce le laissez-faire de Greenspan sur les bulles en affirmant que « c’est une étrange idée de penser qu’il était plus facile de réparer la voiture après l’accident plutôt que d’empêcher l’accident ». Contrairement aux néolibéraux, il pense qu’il faut agir contre la formation des bulles.


Plus globalement, il dénonce également l’influence du marché sur notre manière de penser, l’envolée des inégalités, qui font qu’il n’y a plus aucune limite dans les écarts de rémunérations, la primauté du droit des entreprises et de la sécurité des biens sur la sécurité des personnes, qui recule avec la hausse du chômage, ou les réformes des systèmes de sécurité sociale. Il y voit une profonde crise morale et aboutit à une critique de la focalisation sur le PIB qui rappelle Bob Kennedy.


S’il reste un keynésien canal historique, Joseph Stiglitz est aussi un libéral. Et s’il croit à l’action de l’Etat, il croit également à l’action des marchés, ce qui justifie son soutien aux ventes à découvert et à la comptabilité « marked-to-market » qui sont des éléments de transparence destinés à bien faire fonctionner le marché. C’est pour cela également qu’il s’oppose (trop rapidement) au protectionnisme. Mais il fait partie des libéraux humanistes qui sont prêts à corriger le marché s’il devient injuste.


En lisant ce livre, je me suis demandé, comme pour Paul Krugman, pourquoi ces deux économistes brillants et humanistes ne militent pas au Parti Démocrate pour essayer de peser sur la vie politique de leur pays. Les deux en ont largement le talent et les convictions, au-delà de l’intellect.


Source : J Stiglitz, « Le triomphe de la cupidité », LLL, Les Liens qui Libèrent, texte publié en août 2010

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