dimanche 18 septembre 2011

La critique politique de la dissociété par Jacques Généreux

Après nous avoir décrit les limites économiques et philosophiques de la dissociété néolibérale, Jacques Généreux termine son livre par des considérations plus politiques sur les raisons qui ont permis à une telle dérive de nos sociétés occidentales.


Pour lui « l’enjeu politique de la dissociété néolibérale est évident. Il s’agit de neutraliser l’émergence d’une résistance citoyenne à la logique de compétition généralisée et, mieux encore, de remplacer la résistance par une addiction à la compétition et à la consommation ». L’auteur adopte un discours volontiers radical en affirmant que « dans le processus de dissociation, la société se met en travers de la route de l’individu vers ce fragile équilibre. Elle somme le travailleur solidaire de se muer en compétiteur solitaire ; elle ordonne au père de famille de devenir pour ses enfants un préparateur de combat, avant leur entrée sur le ring des marchés ». S’il modère ce discours très dur en qualifiant une fois son propos de « parabole », il affirme que « le néolibéralisme espère mieux que la servitude des êtres qu’il dissocie : il espère la servitude volontaire, la coopération passive ou active de l’individu à sa propre aliénation ».


Jacques Généreux fournit à ce titre une lecture très intéressante de la démocratie américaine. Il souligne que le système de contre-pouvoirs des Etats-Unis, en interdisant tout changement radical et politique, constitue une « démocratie faible », selon le concept de Benjamin Barber, « qui vise davantage à limiter la capacité de gouverner qu’à donner au peuple la maîtrise de son destin ». Il soutient que « la démocratie est dès lors un système de marchandage permanent entre les pouvoirs engagés dans une logique « donnant donnant » qui interdit quasiment toute réorientation fondamentale des politiques publiques ou du système économique et social. » Pour aller plus loin que l’auteur, on pourrait dire que les institutions de la Cinquième République en représente l’exact contraire, en permettant l’application aisée de la volonté populaire, mais que la construction européenne tend aujourd’hui à restreindre le champ des possibles démocratiques.


L’auteur en vient assez logiquement à dénoncer le rôle d’une gauche qu’il qualifie étrangement de moderne (comme si, inconsciemment, il avait intégré certains postulats de la pensée néolibérale). Il souligne que la gauche d’aujourd’hui ne remet plus en question les postulats néolibéraux mais qu’elle propose uniquement une meilleure gestion, validant au passage ses dérives… Pour lui, « en se ralliant à la conception marxiste de l’Histoire et de la société, le socialisme a renoncé à proposer un modèle de civilisation vraiment différent de celui de l’ultralibéralisme ». Il dénonce alors une « illusion démocratique » où « les électeurs ont alors fréquemment le « choix » entre des candidats dont aucun ne représente l’alternative à laquelle ils aspirent ». Il dénonce la « troisième voie », qui n’est qu’une capitulation de la gauche au néolibéralisme.


Mais s’il est vrai que l’alternance politique est aujourd’hui compliquée par la proximité de pensée des grands partis, Jacques Généreux révèle également un processus plus sournois de soumission de la société à cette dissociété qu’elle rejette pourtant spontanément. Faisant appel à la sociologie et la psychologie, il décrit une société confrontée au « dilemme du prisonnier ». En résumant un développement très intéressant, pour lui, nous vivons un conflit anxiogène entre nos principes et ceux de cette dissociété, que nous rejetons. Mais, pour lui, le système créé une vulnérabilité qui ne nous permet pas de résoudre ce conflit en s’y opposant. Il souligne que « ce n’est pas l’indépendance à l’égard d’autrui qui donne à l’individu la force d’être lui-même, éventuellement contre l’avis des autres. Il puise cette force dans une interdépendance équilibrée ». Pour trancher ce conflit et nous protéger, il affirme que nous choisissons d’adhérer alors à la dissociété.


Alors, il souligne que ce conflit nous pousse à nous tourner vers le communautarisme, par une identification fusionnelle à une communauté, qui manifeste surtout une peur incontrôlée des autres. L’auteur poursuit en affirmant que « à la limite, la dissociété parfaite tend vers une sorte de fédération dissociée d’hypersociétés » (les communautés). Cette description très noire est heureusement modérée par l’auteur qui souligne que « cette tragique description n’est qu’une parabole qui aide à réfléchir sur une réalité rarement aussi caricaturale ». Malheureusement, il ne va intentionnellement pas au-delà du constat et ne propose pas vraiment de solution autre que celle d’aller au PS pour le changer de l’intérieur ou quelques propositions pour une « démocratie effective ».


Malgré de nombreuses et grandes limites, ce livre est une contribution majeure à la réflexion sur le sens et la direction des sociétés modernes que nous construisons. En cela, je le recommande très vivement, comme une nourriture de l’esprit pour des citoyens qui veulent réfléchir au sens de la politique et de la vie.


Source : « La dissociété », Jacques Généreux, Seuil, texte publié en juillet 2008

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