dimanche 25 septembre 2011

Les solutions politiques de Joseph Stiglitz


L’un des intérêts majeurs du livre de Joseph Stiglitz est, outre son analyse pertinente des dérives du néolibéralisme, de proposer des solutions pour encadrer la mondialisation, lui donner enfin un visage humain et faire en sorte qu’elle profite à tous, et notamment aux plus pauvres.


Avant de développer plus avant les propositions de l’auteur, je crois qu’il est important de montrer à quel point Joseph Stiglitz a bien compris le fonctionnement actuel de l’économie. Alors qu’il a écrit son livre en 2002, il annonce la crise des subprimes qui s’est déclenchée cinq ans après et en explique le mécanisme : « lorsque les prix de l’immobilier montent, les banques estiment qu’elles peuvent prêter davantage, puisqu’elles ont les immeubles comme gages. (…) Les promoteurs immobiliers voient des profits rapides à faire en construisant de nouveaux bâtiments – jusqu’au moment où il y en a trop. Alors, les promoteurs ne parviennent plus à louer leurs mètres carrés, ils ne peuvent pas rembourser leurs emprunts, et la bulle éclate ». Il montre également le phénomène pervers que créé le soutien aux fonds en cas de crise : « ceux-ci font donc l’hypothèse qu’il y aura, le cas échéant, une opération de sauvetage, et sont donc moins incités à examiner de près si les emprunteurs pourront rembourser », ce qu’il appelle « l’aléa moral ».


Parce que les politiques actuelles « sont de nature à rendre les riches encore plus riches, et les pauvres encore plus pauvres », Joseph Stiglitz préconise « d’accorder toute l’attention nécessaire aux pauvres comme aux puissants, et témoigner d’un sens profond de l’honnêteté et de la justice sociale ». Il préconise une pluralité de stratégies de développement, qui pourraient s’adapter ainsi aux différentes situations des pays, que ce soit pour le rôle de l’Etat ou le rythme de la libéralisation. Il préconise de « mettre le pays sur le siège du conducteur », pour reprendre les mots de James Wolfensohn, président de la Banque Mondiale. Enfin, il rappelle que « développer, c’est transformer la société, améliorer la vie des pauvres, donner à chacun une chance de réussir, l’accès aux services de santé et d’éducation » et souligne l’importance primordial du « capital social », qu’il faut à tout prix préserver.


Il préconise d’en finir avec les politiques monétaristes qui ont échoué. S’il est pour l’équilibre budgétaire en période de croissance, il récuse toute obligation légale d’équilibrer le budget de l’Etat, qui conduirait à des politiques restrictives en période de récession. Il attaque la BCE, qui « a lourdement aggravé le ralentissement économique de l’Europe en 2001 parce qu’elle a réagi en enfant buté aux inquiétudes politiques bien naturelles qu’inspirait la montée du chômage » et souligne que « personne n’a rien pu faire (quand) elle a refusé de baisser les taux », suggérant une révision de son mandat, mais aussi de son indépendance. Il faut noter que le raisonnement vaut malheureusement pour la période actuelle…


L’auteur prend clairement position en faveur d’une taxation sur les mouvements de capitaux et soutient sa prise de position par des arguments limpides : « les flux de capitaux sont pro cycliques : ils sortent d’un pays pendant les récessions, précisément quand il en a le plus besoin, et y entrent pendant les expansions, où ils viennent exacerber les pressions inflationnistes ». Il dénonce « les impulsions rationnelles et irrationnelles de la communauté des investisseurs, leurs euphories et abattements irraisonnés » que Keynes avait appelé « les esprits animaux ». S’appuyant sur l’exemple de la Malaisie, il soutient que « puisque les flux accélérés de capitaux, entrants ou sortants, causent de gros problèmes, qu’ils (…) engendrent de lourds effets sur les citoyens ordinaires qui n’ont rien à voir avec ces flux de capitaux, en raison des perturbations massives que ceux-ci provoquent dans l’ensemble de l’économie, l’Etat a le droit et le devoir de prendre des mesures pour y faire face » et préconise une taxe sur les mouvements de capitaux.


Outre la restriction des flux de capitaux (que ce soit par la régulation ou les taxes), il propose d’autres solutions pour une « mondialisation à visage humain ». Il propose une réforme des faillites en soutenant qu’aujourd’hui, les solutions sont conçues par les créanciers pour les créanciers, ce qui n’est pas juste. Il demande à limiter les opérations de sauvetage qui « contribuent aux problèmes en réduisant l’incitation du prêteur à faire attention ». Il propose d’améliorer la réglementation bancaire pour limiter la croissance des actifs en période de croissance notamment. Il suggère d’améliorer la gestion du risque de change, notamment pour les pays émergents, via des assurances. Il demande à instaurer des filets de sécurité pour les plus vulnérables en cas de crise, notamment l’agriculture et les petites entreprises. Enfin, en cas de ralentissement économique mondial, il propose « d’émettre des DTS pour financer des biens publics mondiaux (dont l’aide au développement) pour contribuer à maintenir le dynamisme de l’économie ». Une solution dont on imagine bien la pertinence au début des années 90 pour les anciens pays communistes…


Dans ce livre, Joseph Stiglitz fait le constat d’un monde qui retombe dans les travers du « fanatisme du marché », qui avait amené la Grande Dépression il y a 80 ans. Mais il parvient également à refonder les bases d’un keynésianisme du 21ème siècle dont on se demande qui pourrait bien être le porte-parole.


Source : « La Grande Désillusion », Joseph Stiglitz, Le Livre de Poche, texte publié en septembre 2008

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