dimanche 25 septembre 2011

Robert Reich fustige les excès du capitalisme (2/2)


L’un des intérêts particuliers de ce livre est l’addition d’une analyse politique au constat économique. Et même si ce constat présente un tropisme Américain assumé, il représente une nourriture intellectuelle très intéressante, y compris pour le vieux Continent.


De manière surprenante, dans la préface spécifique de l’édition française, Robert Reich développe une thèse proche des idées de Jacques Généreux. Il soutient qu’une part de nous raisonne de manière purement individuelle et égoïste et qu’une autre part est davantage tournée vers les autres. Il soutient que « nous sommes doubles : nous sommes consommateurs (…) mais nous sommes aussi des citoyens soucieux du bien commun ». Comme Généreux, il affirme que « depuis plusieurs décennies, nous assistons à une modification de l’équilibre du pouvoir à notre détriment, en tant que citoyens, mais à notre avantage, en tant que consommateurs et investisseurs ». Il se demande alors si « ce que nous gagnons (…) vaut le prix à payer » car « nous ne sommes pas (…) uniquement des consommateurs et des investisseurs. Nous travaillons pour gagner notre vie », ce qui pose la question de l’évolution des rémunérations.


Robert Reich souligne alors que le rôle du capitalisme est uniquement « d’agrandir le gâteau économique » et qu’il ne se soucie pas des inégalités ou de l’environnement. Il prend même la défense des dirigeants de Wal-Mart « qui ne sont pas pour autant des brutes au cœur de pierre. Ils font leur travail, conformément aux règles du jeu en vigueur ». Pour lui, « il appartient à l’Etat de définir la règle du jeu ». Il cite même Milton Friedman, pour qui « l’entreprise n’a qu’une seule responsabilité sociale, celle de combiner ses ressources de façon à maximiser ses profits, (et) pas de faire de l’altruisme ». Il défend même la rémunération des grands patrons, en soulignant qu’elle ne représente qu’une fraction des bénéfices et de leur impact. Il montre l’amoralité des entreprises, en citant le cas de Yahoo, qui a livré en 2005 le nom de dissidents au régime chinois, qui ont fini en prison.


Aux Etats-Unis, la dérive a été renforcée par la multiplication et la mauvaise influence des lobbys que l’auteur dénonce à travers une multitude d’exemples. Il cite le cas d’experts qui soutiennent les causes de leurs financiers (la contestation du réchauffement climatique par Exxon). Il dénonce le pantouflage des élus battus (30% d’entre eux sont concernés) qui partent dans les firmes de lobbying pour des salaires mirifiques. Il cite l’exemple de Microsoft qui a fait refuser une rallonge budgétaire pour la division antitrust, les casinos qui ont fait interdire les jeux en ligne pour protéger leurs affaires, Kraft qui a fait assouplir les normes pour les produits bios. Il note que cette invasion des lobbys « mène à de nouvelles lois ou réglementations qui, en général, favorisent le camp politiquement le plus puissant ».


Robert Reich décrit finalement une démocratie faible où les intérêts particuliers prennent le pas sur l’intérêt général. Il souligne que si « le capitalisme est presque certainement une condition indispensable de la démocratie, (…) la démocratie n’est peut-être pas indispensable au capitalisme », comme le montre la Chine. Les lobbys, à Washington comme à Bruxelles, bafouent volontiers l’intérêt général. Il souligne que la balance des pouvoirs spécifique aux Etats-Unis accentue encore ce phénomène en permettant aux lobbys d’agir à plusieurs niveaux (Chambre des représentants, Sénat, Maison blanche, administration).


Pour l’auteur, la solution est forcément politique. Il en appelle à tous les citoyens : « ces règles, c’est nous qui devrions les élaborer, de façon à ce qu’elles reflètent nos valeurs de citoyens, au même titre que nos valeurs de consommateurs et d’investisseurs ». Il souligne le paradoxe d’un supercapitalisme qui accroît le besoin théorique d’Etat (assurance santé, filet de sécurité pour l’emploi, régulation plus ferme pour préserver la santé publique et l’environnement) et son affaiblissement. Il dénonce « une société, d’où l’idée du bien commun a quasiment été éliminée ». Pour lui, il revient aux « lois et réglementations de faire de nos achats et investissements un choix social autant qu’un choix personnel ». Il plaide pour une taxe pour réduire les mouvements de capitaux et un système fiscal plus progressif.


Pour aller plus loin, il recommande d’interdire le financement des campagnes par les entreprises et de limiter radicalement les activités de lobbying. Il s’intéresse également à la notion de « capitalisme des parties prenantes », développée au début du 20ème siècle, et qui permettrait de représenter au conseil d’administration toutes les parties prenantes des entreprises (y compris les salariés et la société). Cela se rapproche de la pratique Allemande et des idées d’association du Général de Gaulle, qui allaient bien au-delà du simple intéressement financier. Enfin, il conclut par une proposition originale comme le remplacement de l’impôt sur les sociétés par un impôt personnel payé par les actionnaires.


Si certaines suggestions semblent à même d’améliorer le fonctionnement du capitalisme d’aujourd’hui, il est difficile de ne pas se demander si ses propositions ne sont pas un peu courtes étant donné la force du constat qu’il fait. Néanmoins, il apporte une pierre très intéressante au débat.


Source : « Supercapitalisme », Robert Reich, Vuibert, texte publié en septembre 2008

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