dimanche 25 septembre 2011

Joseph Stiglitz critique les excès du néolibéralisme


Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie, ancien conseiller de Clinton, a démissionné en 1999 de son poste d’économiste en chef de la Banque Mondiale pour entamer une croisade contre le « consensus de Washington ». « La grande désillusion », parue en 2002, est un de ses ouvrages majeurs.


Là encore, le point intéressant avec Joseph Stiglitz est que son analyse n’est pas inspirée par une opposition au capitalisme, bien au contraire. S’il soutient qu’ « aujourd’hui, la mondialisation, ça ne marche pas. Ça ne marche pas pour l’environnement. Ça ne marche pas pour la stabilité de l’économie mondiale », il affirme également que « en soi, la mondialisation n’est ni bonne, ni mauvaise. Elle a le pouvoir de faire énormément de bien. (…) ». Et s’il affirme que « pour bien des gens, elle s’apparente plutôt à un désastre absolu », il souligne également « que la mondialisation peut être une force bénéfique : celle des idées démocratiques (…). La mondialisation a aidé des centaines de millions de personnes à améliorer leur niveau de vie au-delà de ce qu’eux-mêmes auraient cru imaginables ».


Bref, s’il est un critique radical de la façon dont la mondialisation est conduite aujourd’hui, il n’y est pas opposé a priori. Il y est favorable, mais d’une manière beaucoup plus progressive, pragmatique, où chaque pays doit pouvoir choisir son modèle. Du coup, il critique violemment, mais de manière factuelle, les politiques néolibérales notamment mises en œuvre dans les pays émergents par le FMI, dont il dit qu’il « fait maintenant partie du problème et non de la solution ». Il critique le dévoiement de la mission du Fonds, créé, à l’origine sous les hospices de Keynes, pour contrebalancer les échecs du marché et aider à redresser les économies par des plans de soutien. Il souligne que « les pays en voie de développement ne cessent de demander pourquoi les Etats-Unis, lorsqu’ils sont confrontés à une crise économique, se prononcent pour des politiques budgétaire et monétaire expansionnistes, alors que quand ils se trouvent, eux, dans la même situation, on exige qu’ils fassent exactement le contraire ».


L’auteur a l’honnêteté de souligner que les erreurs du FMI sont aussi la conséquence des interventions du Fonds en Amérique Latine, dans des pays où sévissaient hyperinflation et déficits budgétaires. Mais comme il le souligne « après une brève poussée de croissance au début des années 90, la stagnation et la récession se sont installées », contrairement aux dragons d’Asie, car « l’excessive concentration du FMI sur l’inflation a conduit à une hausse des taux d’intérêt et des taux de change, ce qui a créé le chômage mais pas la croissance ». Il souligne avec justesse que le modèle de développement asiatique (le seul qui a permis à des pays de rattraper le niveau de développement économique de l’Occident) ne correspond pas aux potions amères du FMI, bien au contraire. Il souligne que « le commerce a fini par être libéralisé, mais progressivement, à mesure que les industries d’exportation ont créé de nouveaux emplois » et que les Etats sont largement intervenus dans l’économie.


Cela l’amène à l’analyse de cette bien curieuse crise asiatique de 1997. Car, avec du recul, on se demande bien ce qui a pu plonger des économies où l’inflation était maîtrisée, les budgets en excédent et dont le développement se poursuivait de manière régulière, dans une crise aussi sévère ! En 1998, le PIB a reculé de 13,1% en Indonésie, de 10,8% en Thaïlande et de 6,7% en Corée. Joseph Stiglitz donne deux explications. La première est la libéralisation des mouvements de capitaux, qui en faisant entrer des capitaux spéculatifs dans des pays qui n’en avaient pas besoin, a provoqué une crise lorsqu’ils sont partis. La seconde est la réponse du FMI qui a aggravé la crise en faisant adopter des politiques restrictives (hausse des taux d’intérêts, jusqu’à 25%, et coupes budgétaires) alors qu’il fallait relancer la demande. Et la hausse des taux a alors asphyxié des économies où les entreprises étaient très endettées. Il montre que la Malaisie et la Chine, qui n’ont pas suivi le FMI, s’en sont bien mieux tirées.


L’auteur développe de nombreux autres exemples de mauvaises politiques du FMI qu’il a combattu à la Banque Mondiale. Il raconte le cas incroyable de l’Ethiopie, un des pays les plus pauvres du monde, où le FMI menaçait de retirer son aide si le pays ne mettait pas en réserve une partie de ses maigres ressources au lieu de financer des écoles et des hôpitaux. Le Fonds demandait également au pays d’ouvrir son système bancaire à la concurrence, malgré son bon fonctionnement et le désastre qu’avait provoqué une telle ouverture au Kenya au début des années 90. Le livre fourmille d’exemples aussi incroyables que tristes qui montrent les ravages du dogmatisme libéral du FMI. L’auteur critique enfin le comportement des pays riches (notamment les Etats-Unis) qui profitent de leur force économique pour négocier des accords commerciaux en leur faveur, et qui refusent de s’ouvrir aux pays les plus pauvres.


À travers des démonstrations factuelles reposant sur l’expérience et la théorie, Joseph Stiglitz démontre que les choix économiques du FMI ont presque toujours été des erreurs. Il réfute cependant toute théorie du complot et soutient qu’ils ont agi en pensant bien faire mais que leur dogmatisme leur a fermé les yeux.


Source : « La Grande Désillusion », Joseph Stiglitz, Le Livre de Poche, texte publié en septembre 2008

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