dimanche 5 mars 2017

DECODEX : Le niveau zéro de la déontologie – partie 3 (billet invité)

Billet invité de Marc Rameaux, auteur de « L’homme moderne », suite de la première partie et de la deuxième
  


Quelques remarques sur la notion de « fait »

Il est pénible de devoir rappeler qu’un fait isolé n’a pas de sens, également qu’il n’existe pas d’observation neutre indépendante d’une certaine représentation que nous nous sommes faite de la réalité.

Des siècles de réflexion épistémologique semblent avoir été oubliés et balayés par quelques petits hommes pressés et ignares. A quoi a-t-il servi de faire émerger le débat entre déductionisme et inductionisme, culminant avec la « logique de la découverte scientifique » de Karl Popper ? Qui se souvient de la vaste réflexion de Willard V.O. Quine, montrant pourquoi la logique est « dans le même bateau » que les autres sciences, mettant un terme à tout point de vue angélique ?

Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Un étudiant en épistémologie de première année détecterait immédiatement l’erreur du « Decodex », celle de penser représenter « le point de vue de Dieu », comme les maîtres de la philosophie analytique anglo-saxonne désignaient ironiquement ce type de bourde grossière. Il est vrai qu’avec Quine, Popper, Putnam et Kuhn, nous sommes à cent coudées des capacités cérébrales de Samuel Laurent et de sa fine équipe.

Il n’y a rien d’élitiste dans ce rappel aux origines des questions de faits et vérifications. Nul besoin d’être rompu à la logique formelle et aux méthodes de confirmation en sciences et en statistiques, bien qu’ultimement c’est à cet endroit que réside le feu avec lequel les apprentis sorciers du Decodex ont joué.

« Qui fact-checkera les fact-checkers ? » demande la fine Eugénie Bastié. On le voit, les questions déontologiques auxquelles les amuseurs du « decodex » se sont attaqués débouchent très rapidement vers des problèmes de circularité, d’auto-référenciation, autant dire des fondements de la logique, plateau inaccessible à la fatuité de ceux qui se pensent supérieurs à la condition humaine. 

Samuel Laurent ne sait visiblement pas faire la différence entre l’infirmation négative d’une hypothèse - possible par les « faits » - rendant juste et utile la chasse aux « hoax », et l’argumentation positive d’une assertion, nous entraînant très au-delà de la vision bêtifiante de faits enfilés comme des perles.

Du reste, les meilleurs juristes ainsi que les historiens savent également traiter  de ces questions, avec leur vocabulaire propre qui transpose toutes les notions de l’épistémologie. La reconstitution nécessaire lors d’une enquête policière montre en quoi la part interprétative est incontournable : certains devraient revoir le Rashomon de Kurosawa.

Le récit historique et la recherche des causes qui ordonnancent les faits selon la thèse proposée permettent à l’historien de se confronter à ces difficultés, échappant au « point de vue de Dieu », surtout lorsque celui-ci est assorti de pastilles bêtifiantes de trois couleurs : la médiocrité des massacreurs de notre éducation nationale a-t-elle déteint dans le temple du « fact checking » ?

Avec les épistémologues, les juristes et les historiens, la profession de journaliste est amenée à rencontrer les questions déontologiques de la vérification. Quel contraste entre « Le Monde » d’Hubert Beuve-Méry et celui d’aujourd’hui. A la grande époque du quotidien du soir, aucun journaliste n’aurait eu l’incroyable bêtise teintée de fatuité de se poser en détenteur de l’information « factuelle », seul au-dessus des autres.

Les brillantes plumes de cette époque n’hésitaient pas à présenter deux ou trois thèses contradictoires sur le sujet de leur article, montrant comment ces points de vue opposés étaient également honorables. Nous étions loin de la risible « objectivité » d’aujourd’hui : vous approuvez la mondialisation heureuse et l’Union Européenne ? Votre point de vue est factuel et objectif. Vous critiquez les institutions européennes, et vous vous opposez à la « libre concurrence » ? Votre vision est infestée d’idéologie et de partialité.


Tout ceci prêterait seulement à rire, si ce n’était l’un de nos héritages intellectuels de plus qui fait à présent naufrage. Le trait de notre époque se vérifie : les manettes de l’éducation et de l’information sont trop souvent préemptées par des personnages médiocres, aussi suffisants qu’insuffisants, mettant résolument le cap vers l’absence totale de déontologie.


Aucun commentaire:

Publier un commentaire