dimanche 2 octobre 2022

Outre-Manche : la faillite politique et économique de la politique de l’offre

La crise que traverse la Grande-Bretagne suite à l’annonce du « mini-budget » du nouveau gouvernement est révélatrice à plusieurs titres. Politiquement, elle a fait tomber les Conservateurs à leur plus bas depuis 30 ans. Mais la mauvaise réaction des marchés aux choix économiques de Liz Truss démontre que les politiques oligarchistes héritées de Thatcher et Reagan ne parviennent même plus à convaincre les marchés financiers, réhabilitant les choix économiques de son prédécesseur.

 


Quand Truss fait regretter BoJo

 

La débâcle est sans précédent depuis des décennies. Ce qui est frappant ici, c’est l’ampleur parallèle de la sanction politique et économique. D’une part, le taux des Bons du Trésor à 10 ans a doublé en seulement deux mois, passant de 2 à 4%, après avoir même touché les 4,5% cette semaine, avant l’intervention décisive de la Banque d’Angleterre. Le cours de la livre sterling a également touché un plus bas historique face au dollar. Mais les mouvements des marchés se sont finalement révélés moins violents que les mouvements de l’opinion publique, avec des Conservateurs tombés à 21% dans les sondages, contre 54% pour les travaillistes du très terne Keir Starmer, alors que leur avance oscillait entre 1 et 8 points au printemps, avant l’annonce du départ de Boris Johnson. Pourquoi un tel effondrement ?

 


C’est le mini-budget présenté le 23 septembre qui a déclenché le mouvement de panique. Il comporte un bouclier énergétique, qui devrait coûter 60 milliards de livres en 6 mois selon le gouvernement. Il faut dire qu’avec un marché de l’énergie encore davantage soumis aux mouvements du marché, les Britanniques subissent encore plus durement les aléas actuels, avec une inflation qui est passée au-delà de 10% en juillet. Mais même si le poids financier de ce bouclier explique en partie la nervosité des marchés, c’est le reste du mini-budget qui a été l’étincelle de la crise actuelle. Au menu : suppression pure et simple de la dernière tranche de l’impôt sur le revenu (à 45%, au-delà de 150 000 livres) et annulation de la hausse de l’impôt sur les sociétés et des cotisations sociales (pour 45 milliards de livres). Enfin, les bonus des banquiers seront déplafonnés et une vague de dérèglementation est annoncée.

 

La nervosité des marchés financiers est très intéressante car elle est en partie contradictoire. En effet, les baisses d’impôt ciblées sur les plus riches et les entreprises, ainsi que la vague de dérèglementation sont des revendications classiques des milieux d’affaires, qui avaient applaudi de telles mesures annoncées par Bush Junior ou Trump. Mais, là, la réaction des marchés est négative alors que ce plan se traduira concrètement par une baisse de leurs impôts et des contraintes réglementaires. C’est un peu comme si les marchés avaient fini par comprendre que ces politiques de l’offre ne marchent pas, qu’elles coûtent très cher sans rien apporter à l’économie, si ce n’est un creusement supplémentaire des inégalités, une dette publique plus élevée, sans que cela augmente les perspectives de croissance globale.

 

Et politiquement, le cocktail est calamiteux. Logiquement, les travaillistes peuvent dénoncer un budget pour les riches. Même certains Conservateurs sont sur cette ligne, tel Michael Gove, pour qui « avoir pour principale mesure fiscale la réduction de l’impôt pour les plus riches, c’est mettre en avant de mauvaises valeurs ». Et même si le gouvernement de Liz Truss a pris des mesures fortes pour alléger la facture énergétique de tous les britanniques, l’ajout des 45 milliards de livres de baisse d’impôts des plus riches et de la suppression de la hausse de l’impôt sur la société est injustifiable politiquement. Alors que des millions de britanniques des classes populaires et moyennes voient leur pouvoir d’achat baisser et sont menacés par la hausse des taux d’intérêt (les emprunts étant souvent à taux variables), ce cadeau aux plus riches est sans doute la goutte d’eau qui a fait déborder le vase de l’opinion publique britannique.

 

Le conservatisme à l’ancienne de Liz Truss, empreint de l’idéologie oligarchiste de Thatcher et Reagan est en échec complet, démontrant a posteriori la pertinence du conservatisme populaire de Boris Johnson, qui avait réussi à remettre en cause la préférence des classes populaires pour les travaillistes, pas seulement sur le Brexit, mais aussi sur l’économie. En effet, il restera comme le Premier ministre qui a placé le SMIC britannique au-dessus du SMIC français, avec une hausse de plus de 6%, avant la montée de l’inflation. Mieux, pour investir dans les services publics, et notamment la santé, il avait réussi à faire voter à son parti une augmentation du taux de l’impôt sur les sociétés et des cotisations sociales, a priori un peu contre-nature. Le retour en arrière de Liz Truss semble bien une impasse pour les Conservateurs, et déjà, les rumeurs d’un retour de Boris Johnson commencent à fleurir dans les médias.

 

Malgré tout, il ne faut pas oublier que les sondages sont si mauvais que les Conservateurs vont sans doute serrer les rangs pour éviter des élections calamiteuses. En outre, la Banque d’Angleterre a calmé les marchés, en reprenant la monétisation de la dette publique (à 5 milliards par jour). Mais la question de la ligne politique des Tories va probablement rester ouverte et les évènements des dernières semaines pourraient bien mener à une réhabilitation de celui que son propre parti avait pourtant démis…

5 commentaires:

  1. Les anti-Brexit profitent des déboires actuels du RU pour remettre en cause le Brexit et en faire la cause de la crise... "Le Brexit risque de tourner au cauchemar" écrit Philipe Gélie dans l'édito du Figaro ce matin.

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    1. Le Brexit n'a rien amélioré en GB qui vient mendier aux pieds du FMI.

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  2. Laurent ça fait longtemps que je ne suis pas intervenu sur ton blog . Je ne suis pas tout à fait d'accord avec ton analyse. Tu te doutes bien que le programme de la nouvelle Thatcher ne me plais guère. Cependant je ne crois pas que le fond du problème soit là.

    Thatcher avait bénéficié à l'époque d'un effet d'aubaine avec l'exploitation du pétrole de la mer du nord. Cela avait en partie compensé les effets désastreux de ses politiques macroéconomique. Mais voilà depuis quelques années la production en mer du nord décline. Et les déficits commerciaux de la GB se creusent . Je viens de voir qu'il en sont à du 7% du PIB de déficit commercial (c'est pas pire que chez nous mais c'est très mauvais). La chute de la livre sterling dans ces conditions est tout à fait normale quelque soit la politique du gouvernement.

    Cette affaire montre surtout qu'être maitre de sa monnaie ne signifie pas pour autant aller bien. La GB comme la France doivent se réindustrialiser et être moins dépendantes des importations si elle veulent renouer avec une croissance économique plus régulière et stable. Et ça passe évidement par des politiques pas vraiment libérales d'implication de l'état dans l'orientation des investissements et la production. Laisser le marché faire ne menant à rien .

    Au passage on commence à redouter un blackout cet hiver en GB . Comme pour nous la trop grande dépendance énergétique vis-à-vis de l'extérieur risque de nous couter cher.

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  4. @ Moi

    C’est abusif : ici, ce sont les choix fiscaux fous de Liz Truss qui explique les problèmes.

    @ Yann

    En effet, il y a un contexte différent. Bien d’accord pour dire que la situation de la Grande-Bretagne est loin d’être parfaite. La sortie de l’UE n’a pas tout réglé loin de là. Heureusement pour eux, ils ont gardé leur monnaie, ce qui rend la Banque d’Angleterre plus réactive (5 milliards de livres de monétisation par jour !). Mais en effet, il y a le déficit commercial, qui n’est pas sain, même s’il me semble que la balance des paiements est moins déséquilibrée du fait de la force de la GB sur les services financiers.

    En outre, ce pays est allé plus loin que nous dans la déconstruction des services publics (même si le fait d’être hors de l’UE leur permet de payer l’électricité sur le marché spot 50% moins cher que la France et l’Allemagne actuellement). Un blackout chez eux ne me surprendrait pas, mais qu’il devienne possible dans un pays comme le nôtre qui était net exportateur il y a 10 ans montre les ravages des politiques suivies en France…

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