mardi 9 juillet 2024

Faux-semblants et victoire très relative

« Victoire de la gauche », « score surprise du Nouveau Front Populaire », Mélenchon réclamant Matignon et l’application sans le moindre compromis de son programme. Dimanche soir a été digne de la quatrième dimension tant les faux-semblants se sont à nouveau multipliés. Bien sûr, l’alliance de gauche termine à la première place, mais ses gains étaient anticipés et elle n’est pas en position d’imposer quoique ce soit au pays, échouant à plus de 100 sièges de la majorité absolue.

 


Trois blocs et une impasse ?

 

Si les sondages avaient bien anticipé les résultats du premier tour, ils ont eu plus de mal avec ceux du second, annonçant, avant les 200 désistements de la minorité présidentielle et du NFP, un RN aux portes de la majorité absolue, et après, un duel serré autour de 200 sièges entre le NFP et le RN. Finalement, le bloc de gauche obtient 182 députés, le camp de Macron 163 et le RN et ses alliés 143. Ce faisant, les trois blocs sont assez proches. Et si les sondages avaient su modéliser ces scores, ce qui n’était sans doute pas facile, alors les résultats de dimanche soir auraient été un non-évènement, et les commentateurs auraient disserté sur la composition de la future majorité parlementaire. Là, l’immense majorité des commentaires se basent sur une comparaison entre les résultats et des sondages qui se sont trompés, oubliant au passage de se référer aux vrais chiffres de l’élection, qui dessinent une autre histoire.

 

Il faut rappeler ici que l’assemblée sortante comportait 250 députés macronistes, 150 députés Nupes (dont 75 LFI) et 89 députés RN. Bien sûr, la gauche progresse, et passe du second au premier rang, mais son gain n’est pas considérable, passant de 26% des députés à 31,5%. D’ailleurs, les listes d’Union de la Gauche, du fait des désistements, ne recueillent que 25,7% des suffrages exprimés contre 37% pour les listes RN-Ciotti, 7 millions de voix contre 10,1 millions. Peut-on seulement considérer que le NFP a une majorité relative avec à peine plus de 30% des sièges, et alors que son programme ne pourra pas rassembler au-delà ? Les déclarations de Jean-Luc Mélenchon, réclamant Matignon, et l’application sans le moindre compromis de son programme renforce encore le malaise que créé le lider maximo tant elles sont en décalage avec la réalité des résultats, lui qui n’a pas gagné d’élus. Le Nouveau Front Populaire n’a pas reçu le mandat d’appliquer son programme. Il est (un peu) plus fort que la Nupes, mais pas plus.

 

De même, la bonne surprise pour la minorité présidentielle ne vaut que parce que les sondages avaient surestimé ses pertes. Dans la réalité, le camp présidentiel perd près de 90 sièges, plus d’un tiers des survivants de 2022, qui avait déjà marqué un net recul du camp macroniste. Certes, ce n’est pas la bérézina, mais la défaite est lourde. La minorité présidentielle était de loin le premier bloc à l’Assemblée, il n’est plus que le second, avec à peine 20 sièges d’avance sur le troisième… Néanmoins, il faut bien reconnaître, qu’avec LFI qui ne voudra pas aller au-delà du NFP pour former une majorité parlementaire, et le RN, qui ne parvient pas à aller au-delà de son groupe, le camp présidentiel semble s’imposer comme une composante de la future majorité parlementaire. Mais cela suppose une alliance avec une partie de la gauche, et/ou une partie de la droite, ce qui n’est totalement garanti dans le contexte actuel.

 

En effet, on ne peut pas exclure que le NFP tienne et que son aile socialiste refuse toute alliance avec les macronistes, en jouant la carte du blocage pour essayer de rafler davantage la prochaine fois. Bien sûr, ce serait une posture assez ridicule alors que le macronisme est le rejeton du mandat Hollande, mais rejoindre Macron après avoir fait le NFP ne serait-il pas encore plus ridicule après avoir été élu sur un programme de rupture franche avec les dernières décennies ? Entre deux postures assez extravagantes, laquelle choisira le parti d’Olivier Faure et François Hollande ? Macron pourrait alors tenter l’ouverture à droite pour gagner une majorité relative. Mais les calculs présidentiels de Bertrand, Wauquiez ou Lisnard sont-ils solubles dans une alliance avec un président si impopulaire ? Malgré tout, cela pourrait être l’hypothèse la moins invraisembable, même s’il est aussi possible que l’Assemblée reste bloquée.

 

Le nombre de députés du RN, s’il est bien moins élevé que certaines prévisions, n’en reste pas moins une nouvelle marche franchie. Même s’il n’est que le 3ème groupe, l’écart n’est pas si grand, et c’est son bloc qui progresse le plus, en gagnant 54 nouveaux députés. Certes, la majorité absolue reste encore apparemment éloignée, mais des trois blocs, c’est celui qui réunit le plus de voix, avec 37% des suffrages et 10,1 millions de voix, contre 7 pour le bloc de gauche et 6,6 pour les macronistes. En clair, le point de bascule où le RN serait en position de prendre la majorité est peut-être plus proche qu’on ne le pense. Et ce, d’autant plus que le RN ne s’est pas montré sous son meilleur jour pendant cette brève campagne, entre grosses erreurs de casting pour certains candidats, un programme qui a pu paraître un peu friable, outre la question de vouloir mettre à Matignon un jeune de 28 ans, bien vert, et qui, s’il semble préparé et appliqué, manque assez souvent d’épaisseur et de répartis face à certains adversaires.

 

Au final, les Français ont confirmé la sanction contre Macron, qui perd plus d’un tiers de ses sièges. Le RN enregistre les gains les plus importants, même s’il reste le 3ème bloc, derrière le camp Macron et la gauche. Ce faisant, la France expérimente pour la première fois depuis 1958 une Assemblée où aucune majorité claire n’émerge. Si on peut y voir un triste retour au régime des partis, cela pourrait aussi achever la convergence du camp central, dont la dispersion partisane est largement artificielle.

8 commentaires:

  1. Il y a de fortes chances pour que Me Le Pen soit , grâce à ces législatives,la grande gagnante de la prochaine présidentielle...D'abord quelle que soit la solution adoptée suite à ce 7 Juillet le nouveau gouvernement va se heurter à l'"Europe" sur la dette et à la question Ukrainienne qui dépend elle aussi non de nos décisions mais de celles des USA. Plus que jamais nos élections sont impuissantes à définir nos politiques et nos élus bien entendu cachent leur totale impuissance car notre souveraineté n'est qu'un lointain souvenir ... Le reste n'est qu'une sorte de théatre ou on peut jouer à "ce qu'il faudrait faire" tout en restant totalement dans le rêve...A ce jeu Me Le Pen aura au moins le mérite aux yeux de son électorat de ne pas avoir trahi ses promesses...2027 est très proche et le" barrage" vous ridiculisera une fois de plus ,le RN gagnera et suivra ,lui aussi, la politique qu'on lui dictera.....

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  2. @LH:
    La surestimation du succès de la Gauche est un effet d'optique lié au fait qu'aux yeux de beaucoup (dont moi) elle appartenait au passé. Expériences du pouvoir sous la Vème en forme de désillusions suivies de déculottées électorales, base électorale recrutant seulement dans "la France qui souffre un peu moins de la mondialisation". Globalement, là où le quinquennat Jospin avait surprésidentialisé la Vème*, Macron nous a ramenés à la IVème République.

    JZ.

    *On peut même se demander si cette hyperprésidentialisation n'a pas favorisé Macron et Mélenchon, deux figures extrêmes chacune dans leur genre: respectivement la caricature du hors sol et des premiers de cordée et celle du tribun hystérique.

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  3. Belle analyse arithmétique et lucide, loin des montagnes russes médiatiques!
    A vrai dire, je pense aussi que l'alliance RN-LR a été contre-productive, tout comme certains gages censés rassurer (soutien a l'Ukraine, pas de sortie de l'OTAN, retour sur la reforme des retraites renvoyée aux calendes grecques, etc...).
    Pas sur que beaucoup d'electeurs RN salivent sur une "union des droites", sur une UMP bis, ou sur du sarkozysme sans Sarkozy.

    En délaissant le social-souverainisme, le "ni droite - ni gauche", et la radicalité qui ont fait ses 1ers succes, le RN s'ouvre certes de nouveaux electeurs, mais démotive aussi sa base (les couches populaires)...
    Pourquoi voter pour un parti sulfureux, et qui finalement ne changera rien ou si peu?

    Je me rend d'ailleurs compte que je n'ai meme pas en tete une seule mesure importante du programme du RN pour ces legislatives. Par contre, on savait en long en large et en travers ce qu'il avait renoncé à faire!

    Finalement, avant d'etre le 1/2 echec du RN, cette election est peut etre aussi le 1/2 echec de Bardella et de la branche "droite respectable" du parti.

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    1. De toute façon, même en étant au gouvernement, le RN ne pourrait pas faire grand chose. Heureusement il y a Ursula, la CEDH, le CC et le Conseil d’État pour l’empêcher.

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  4. La macronie a fait une politique basée sur la dette, la porte ouverte aux immigrés, la russophobie, le wokisme, l'écologie.
    La dissolution a permis de tomber les masques et de voir quelles forces politiques veulent adhérer à cette politique et renforcer la macronie. LR ? PS ? Verts ? Communistes ?
    Qui veut gouverner doit se déclarer et épauler le groupe Ensemble dans un nouveau centre. Il commençait à avoir trop de monde à gauche, la dissolution permettra d'éclater le NFP selon le simple principe Divide et Impera

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  5. Laurent, vous dites « Au final, les Français ont confirmé la sanction contre Macron, qui perd plus d’un tiers de ses sièges. » Oui, mais pas autant qu'on l'aurait souhaité car, en fin de compte, par l'effet des désistements, la gauche lui aura sauvé la mise en évitant un désastre électoral au camp présidentiel. Et, face à une Assemblée nationale éclatée qui a toutes les chances d'être une pétaudière et qui ne pourra rien lui imposer, Macron se sort plutôt bien d'une séquence électorale hasardeuse qui aurait pu tourner à la catastrophe.

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    1. En plus, il ne va pas se représenter en 2027 donc il pourra strictement faire ce qu’il veut sans tenir compte du tout de l’opinion publique!

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  6. @ Anonyme 10h42

    En effet, cette étape venait trop tôt, et l’échec par rapport aux sondages est surtout un énorme progrès en nombre d’élus et en voix. Le chemin s’ouvre pour elle pour 2027, d’autant plus qu’elle n’aura pas à affronter l’impasse de la politique de Macron, qu’il va devoir assumer… Mais, comme vous le pointez, le RN se normalise au point de ne se priver des moyens d’agir.

    @ JZ

    Juste pour Macron et Mélenchon. C’est juste une quesiton d’ordre d’arrivée qui aide la gauche, alors que son nombre de sièges correspond à ce qui était attendu

    @ Democ-soc

    Merci et d’accord sur l’alliance avec Ciotti. Le RN adopte la stratégie de Zemmour tout en le tenant à l’écart…Après, les deux autres blocs sont tellement discrédités. Et puis, je pense que leur défaite est plus que relative. C’est une victoire habillée en défaite

    @ Anonyme 18h52

    J’ai tendance à penser que le NFP n’explosera pas. Tout simplement parce que désunis, ils seraient balayés. C’est LR qui va mordre à l’hameçon en poussant les curseurs un peu plus à droite. D’abord, cela correspond à la politique de Macron, ensuite, eux sont tout seuls…

    @ Marc-Antoine

    Bien d’accord, et le fait que le NFP ait préféré Macron au RN, au lieu d’être neutre, explique cela. En effet, aujourd’hui, l’hypothèse la plus probable est qu’il trouve une majorité un peu moins relative que celle du NFP pour continuer à gouverner…

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