samedi 7 août 2021

Classes sociales, vaccination et corrélations

Comme rapporté par David Cayla, un graphique de France Info a fait beaucoup parler : il montre une forte corrélation entre le niveau de revenu moyen d’une commune et son niveau de vaccination, à Paris, Lyon ou Marseille. Si David Cayla propose une analyse intéressante, cela me donne l’occasion de préciser ma pensée, en complément du papier d’il y a deux semaines contre le passe sanitaire.

 


Conformisme et défiance sociale

 

Ce graphique est assez terrible, à double titre. Comme le pointe David Cayla, quand on croit, comme lui et moi, que la vaccination est probablement le meilleur moyen de sortir de la crise sanitaire, cela signifie que les classes populaires se sont en moyenne moins protégées et qu’il faut donc les encourager à le faire pour ne pas qu’elle souffre une nouvelle fois davantage que les classes supérieures dans cette crise. Si je suis en partie d’accord avec cette analyse, la frontière est fine avec une présentation de facto un peu méprisante, qui verse dans un complexe de supériorité intellectuel, qui me semble injustifié, et sans doute guère à même de convaincre les opposants à la vaccination de se vacciner.

 

Il faut dire que de tels chiffres apportent de l’eau au moulin d’analystes un peu bas de plafond, qui déduisent que le taux de vaccination serait  proportionnel à l’intelligence, qui se mesurerait par le niveau des revenus. Mais une telle interprétation me semble non seulement toxique humainement et démocratiquement, mais également profondément fausse intellectuellement. Toxique car elle supposerait que l’intelligence se mesurerait aux seuls revenus. Ce raisonnement est totalement révoltant. Toutes les professions demandent de l’intelligence, et la corrélation entre intelligence et revenus ne me semble pas si claire pour qui a une vision de l’intelligence pas trop limitée. Quelle remarquable intelligence humaine font preuve bien des personnels soignants par exemple. Que dire de l’intelligence des professions insuffisants reconnues, des professeurs (qui instruisent nos enfants) en passant par les pompiers ou les forces de l’ordre. Plus globalement, l’éducation des enfants fait également appel à beaucoup d’intelligence.

 

Mais si une partie des classes supérieures fait preuve d’une grande intelligence, cette intelligence peut être très limitée, à une partie de leur compétence professionnelle, sans forcément être très grande ailleurs… En outre, il ne faut pas oublier que le statut social s’hérite de plus en plus, de manière de moins en moins corrélée au mérite et à l’intelligence scolaire, comme le pointe régulièrement The Economist, relativisant grandement le lien intelligence et revenus. Ce n’est pas parce que l’on choisit, et que l’on peut faire, une profession à hauts revenus que l’on est intelligent dans toutes les dimensions, loin de là. Voilà un point essentiel de complément à l’analyse de David Cayla. En outre, une grande part des classes popuiaires s’est vaccinée et une part significative des beaux quartiers ne le fait pas. Enfin, on ne peut pas dire qu’il semble que la direction donnée au monde par les plus hauts revenus soit la bonne.

 

De manière un peu plus triviale, on peut souligner que l’intérêt matériel de la vaccination grandit sensiblement avec les revenus, puisque ce sont ces revenus qui permettent d’accéder à bien des activités où la vaccination peut être un pré-requis. Les voyages à l’étranger ne sont pas possibles financièrement pour beaucoup, loin de là. Et pour ceux qui souhaitaient aller à l’étranger cet été, très largement aux revenus élevés, il était assez évident que la vaccination était un pré-requis pour pouvoir le faire. Aller au restaurant est également une activité très marquée socialement. Il est assez logique que les restrictions mises en place poussent un peu plus les hauts revenus à se vacciner parce qu’ils se retrouveraient plus souvent contraints que les classes populaires dans toutes leurs activités. Ici, ce n’est pas tellement par réflexion que les classes supérieures se vaccinent davantage mais plus par practicité et confort…

 

Pour faire le lien avec l’analyse de David Cayla, on peut également y voir une forme de conformisme social. Dans les classes supérieures, beaucoup affichent leur vaccination comme un acte civique, même s’il peut reposer sur des motivations bien plus égoïstes d’accès aux loisirs. Un certain nombre poussent des coups de gueule contre les opposants à la vaccination, réduits à des imbéciles qui n’ont rien compris à la science. Il y a une forme de cohésion sociale à suivre la ligne très dure pour ceux qui sont bien intégrés, qui profitent de la vie et qui ont confiance dans cette société qui les a fait riches. Et le niveau de réflexion n’est pas forcément plus élevé, cela peut juste revenir à suivre le mouvement dominant, validé par tous les partis dits de gouvernement et tous les grands médias classiques.

 

En revanche, comme le pointe David Cayla, et comme je l’avais pointé dans mon papier du 24 juillet, pour les classes populaires, ou tous ceux que notre société moderne malmène depuis des décennies, il n’est pas illégitime de ne pas avoir confiance dans le discours de nos dirigeants. Si une petite minorité des opposants aux vaccins peuvent verser dans des théories farfelues ou clairement fausses, il faut aussi reconnaître que ces raisonnements s’appuient aussi sur d’innombrables scandales passés qui créent légitimement une suspicion à l’égard des décisions prises par les grandes entreprises, les dirigeants politiques et toutes les instances de régulation, qui ont trop souvent failli dans le passé.

 

D’ailleurs, contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, une étude du MIT a montré que ceux qui hésitent à se faire vacciner sont « très largement informés, cultivés scientifiquement et sophistiqués ». Les auteurs de l’étude soulignent aussi que les partisans de la vaccination renforcent les doutes des sceptiques en les traitant comme des ignorants, alors qu’ils sont souvent très informés. Les partisans de la vaccination ignorent ou feignent trop d’ignorer qu’il y a de nombreux faits officiels qui nourrissent le scepticisme à l’égard de la vaccination. Les effets secondaires, s’ils sont relativement limités, notamment par rapport aux risques, existent. Et la simple comparaison des pourcentages n’est pas suffisante pour désarmer des sceptiques qui ne s’y arrêtent pas. Admettre qu’il peut y avoir un risque mortel à se vacciner, aussi minime soit-il, est tout de même délicat. Et cela devient encore plus pour des populations où le risque du virus est plus faible, rendant ces risques d’autant moins acceptables pour les personnes prudentes.

 

Plus globalement enfin, et ici, je rejoins également David Cayla, il est bien évident qu’il y a un problème de défiance généralisée d’une partie grandissante des citoyens à l’égard de la société, et que cette défiance est plus grande dans des populations moins riches. Mais là encore, cette défiance grandit également l’information, et la connaissance des innombrables scandales, sanitaires ou alimentaires, qui ont jalonné les dernières décennies. De nombreux reportages, notamment diffusés par Cash Investigation ou Arte, décrivent un monde injuste où la quête de profits peut se faire au détriment de la santé des citoyens. Et après les innombrables mensonges de notre exécutif, et le discours très vaccino-sceptique de Macron en 2020, il n’est pas illogique que des citoyens déjà défiants à l’égard de la société, n’aient pas totalement confiance dans les vaccins que cet exécutif menteur et profondément oligarchiste veut leur imposer.

 

En conclusion, la corrélation entre niveau de revenus et vaccination semble logique. De hauts revenus, c’est une plus grande confiance à l’égard du pouvoir, et un bénéfice plus important de la vaccination. En revanche, comme le pointe l’étude du MIT, on peut non seulement penser que le scepticisme à l’égard de cette vaccination est très informé. Seul un dialogue apaisé et respectueux peut permettre de lever certaines rétiences. Pour ma part, les rapports du ministère de la santé britannique, et plus généralement le bilan britannique, me font conclure que la vaccination est un bon choix, à titre individuel et collectif.

4 commentaires:

  1. C'est un argument qui n'est pas nouveau : je me souviens qu'en 1992, lors du référendum de Maastricht, on nous expliquait déjà que les partisans du « non » étaient des personnes non diplômées, des gens frustes de basse extraction, tandis que les partisans du « oui » étaient des gens éduqués, l'élite de la nation, etc. Pourtant, un peu plus de 20 ans plus tard, il me semble que la monnaie unique est un échec et que ce sont les « nonistes » mal dégrossis qui avaient raison...

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  2. "analystes un peu bas de plafond, qui déduisent que le taux de vaccination serait proportionnel à l’intelligence, qui se mesurerait par le niveau des revenus.". C'est la pensée typique de ce que certains appellent le "bloc bourgeois", allant des cathos intégristes (qui ont préféré voter Loiseau à Bellamy) au centre-gauche et à l'extrême-gauche sociétale pro-LGBT.

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  3. Par ailleurs, il ne faut pas, non plus, assimiler les anti-passe sanitaire avec les antivaxx.

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  4. Je suis anti-passe et vacciné. Les libertés élémentaires (prendre le train, aller dans un hôpital ...) et l'égalité entre les français sont pour moi des biens inaliénables. Il y'a des personnes qui ont risqué leurs vies pour celà mais, il est vrai, qu'ils ne représentaient pas la majorité de la population.

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