mardi 1 septembre 2015

Avis de reprise illusoire en Europe du Sud

Au second trimestre, la croissance des pays d’Europe du Sud a été globalement supérieure à la moyenne de la zone euro, comme la France. Certains y verront une forme de réussite des plans européens. Mais, sous les statistiques un peu moins négatives, la réalité n’est guère riante.



Reprise purement conjoncturelle

Les statistiques du second trimestre sont assez impressionnantes. L’Espagne a enregistré une croissance d’1%, le Portugal de 0,4%. Plus étonnant encore, le PIB de la Grèce a progressé de 0,8% malgré le contexte de négociation entre le gouvernement Tsipras et les créanciers du pays, alors que la zone euro n’a cru que de 0,3%, l’Allemagne de 0,4%, et la France de 0. Pour les analystes, « la forte poussé du PIB au deuxième trimestre s’est appuyée sur de bonnes ventes de détail et sur le début solide de la saison touristique ». Tout ceci devrait permettre au pays de faire mieux que les dernières prévisions de croissance pour l’ensemble de l’année 2015. Il faut dire que le contexte géopolitique troublé en Afrique du Nord et au Moyen-Orient pousse les touristes amateurs de la Méditerranée en Europe du Sud.

Ce faisant, il faut bien comprendre ici que le regain de croissance est largement conjoncturel et mécanique. Car outre le tourisme, la conjoncture des pays d’Europe du Sud est aussi aidée par de puissants courants porteurs : la baisse du prix du pétrole qu’ils importent, la baisse des taux d’intérêt, qui réduit la facture de la dette (et par ricochet, allège la pression austéritaire), et enfin, la baisse de l’euro, qui leur profite davantage qu’à l’Allemagne du fait de leur spécialisation économique. En outre, comme après toute crise économique, on peut aussi conclure qu’il y a un rebond mécanique, facilité par les vents plus porteurs de la conjoncture, la violence de la crise finissant par semer les graines de la reprise, comme on peut le lire dans les ventes d’automobile en Espagne, après l’effondrement du passé.

Mais une reprise totalement illusoire

Outre le caractère conjoncturel de circonstances moins mauvaises, relativisant les meilleurs chiffres de la croissance, de nombreux papiers soulignent les limites de cette reprise. Dans un papier détaillé, Romaric Godin dépeint la situation au Portugal : un pouvoir d’achat qui a décroché par rapport à la moyenne de l’UE, une dette publique passée de 83 à 130% du PIB de 2009 à 2014, notant que 4,8% du PIB part au service de la dette chaque année, une dette privée colossale, une baisse limitée du chômage, par la création d’emplois temporaires à 89%, et le maintien d’une politique d’austérité destructrice. En Grèce, comment croire que 86 milliards de dettes de plus pourrait résoudre la crise, d’autant plus qu’Athènes doit réaliser un nouveau tour de vis budgétaire de près de 4% du PIB d’ici à 2018.



Mais la situation Espagnole n’est pas plus riante. Dans ce laboratoire des potions néolibérales, le SMIC et les allocations ont baissé, mais le taux de l’impôt sur les sociétés est passé de 30 à 28% (et 25% en 2016). Bien sûr, le taux de chômage est passé de 26,3 à 22,5%, mais mêmeThe Economist, souligne que la reprise est le fruit d’une baisse des salaires, que le PIB n’a toujours pas retrouvé son pic de 2008, que le chômage est encore très élevé et que les ressorts de cette reprise reposent pour beaucoup sur une consommation à crédit… Natixis parle aussi de « rattrapage après la violente récession de 2009 ». En outre, on peut ajouter que cette course au moins-coûtant en Europe est totalement suicidaire. Où l’on constate in vivo la logique profondément déflationniste de la monnaie unique.

Bref, la légère reprise des pays d’Europe du Sud n’est en aucun cas un signe de succès des politiques qui sont menées depuis cinq ans. Les vents légèrement plus porteurs de la conjoncture permettent de panser quelques plaies, mais un mal plus profond persiste. 

13 commentaires:

  1. On veut transformer l'économie en religion et voir l'avenir dans les "augures" au détriment des réalités. La croissance du PIB, dans le contexte mondial que nous connaissons (création permanente d'argent ex nihilo par les banques centrales) ne peu plus être utilisé comme échelle de mesure. Liées à des monnaies flottantes, avec une instabilité grandissante, les valeurs des titres cotés en bourse n'ont plus de signification Cela se traduit par un investissement quasi nul, faute de clientèle potentielle. Ayant financiarisé l'ensemble de l'économie, le système des banques centrales s'est mis dans un piège mortel: pour faire repartir l'investissement, il faudrait rémunérer davantage le crédit, c'est à dire augmenter les taux directeurs. Pour cela, il faudrait qu'il y ait un peu d'inflation, mais le manque de confiance dans l'avenir fait que les gens épargnent tout ce qu'ils peuvent, ce qui crée un mouvement déflationniste. Si les banques centrales coupent le robinet des liquidités, cela revient à "débrancher le patient" et personne ne veut s'y risquer...
    On est en train de découvrir que cette financiarisation à tué les classes moyennes qui constituaient les gros régiments de la consommation et que tout le monde recherche qui va bien pouvoir acheter les biens produits...

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    1. "(création permanente d'argent ex nihilo par les banques centrales)"
      ah bon??
      en tout cas en Europe ce n'est pas le cas, ces sont "les marchés" (= les banques) qui crèent ex nihilo l'argent que nos états "empruntent" et du coup ont a 80% de notre dette publique qui est constituée de cumul d'intérêts depuis 1973 (et la loi Pompidou/Rotschild réduisant grandement les possibilités de l'état de se financer directement et sans intérêts auprès de sa banque centrale).
      Redonnons donc le pouvoir de la création monétaire à la banque centrale qui prêterait directement aux états autrement dit arrêtons l'arnaque de la dette publique et on retrouvera déjà un sacré bol d'air financier (en lpus de faire gérer un bien collectif (la monnaie) par une institution publique et non plus par des intérêts privés (les banques)!!

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  2. Sans augmenter les investissements publics, no futur :

    http://www.lemonde.fr/economie/article/2015/09/01/joseph-stiglitz-l-union-europeenne-est-en-train-de-detruire-son-futur_4742246_3234.html?utm_campaign=Echobox&utm_medium=Social&utm_source=Twitter#link_time=1441096450

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  3. Dans le secteur automobile, la crise a conduit à une redistribution des cartes. La course à la compétitivité à laquelle s'est livrée l'Espagne (à titre d'exemple, un expert de Vigo, principale base de PSA dans la péninsule, me disait que les salaires dans l'auto étaient passés de 2000 à 1000 Euros, et que la flexibilisation des contrats de travail permettaient désormais une parfaite adaptation du volume d'employés à la production…) a permis d'obtenir des volumes de production qui échappent désormais à la France. Deux des modèles qui marchent très fort de Renault, par exemple (SUV/crossover Kadjar et Captur), la nouvelles Mégane (qui fit les beaux jours de Douai), sont produits sur les sites espagnols. Pendant ce temps, les sites français fondent tant dans les volumes de production que dans les effectifs (Rennes passé de 12000 à 6000 en quelques années), pour ne pas parler de ceux qui ont été fermés (Aulnay) ou soutiennent une production squelettique (Flins). La visite fainéante du PR à Trémery ne doit pas cacher cette tendance.

    De ce point de vue, la reprise espagnole s'appuie sur quelque chose de tangible.
    Le "nécessaire rebond" après avoir touché le fond, mentionné par certains, je ne vois pas trop à quoi ça peut sérieusement correspondre, en revanche. Mais il est vrai que c'est la base des "hollandonomics", qui ont érigé en loi la divine surprise des années Jospin...

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  4. Un article important de la Real-World Economics Review, qui relativise l'idée d'une reprise espagnole de l'emploi liée à l'efficacité des mesures austéritaires : https://rwer.wordpress.com/2015/08/26/employment-growth-in-spain-and-oecd-sillynomics/.

    Les précisions apportées par un commentaire de l'article (Francisco-Javier Braña, professeur d'économie à l'Université de Salamanque) méritent d'être citées :

    « Maybe be readers could be interested in the kind of employment the labour market is offering in Spain. According to the records of the Social Security (it is not survey, they show real data) comparing first quarter of 2011 with the same quarter of 2015, there are 703,244 less full time open-ended (permanent) employments and there are 258,885 less full time temporary jobs. On the other hand, there are 89,760 more workers hired under the so called “apprenticeship contract” (you can remain being an apprentice till your 30’s and the content of learning is close to zero), 169,154 temporary partial time (from one hour to four or six though in these latter case the real working hours are eight or even more) and 258,885 temporary full time and 133.288 permanent partial time (again, from one hour to four or six though in these latter case the real working hours are eight or even more). So the quality of the jobs is dramatically decreasing. »

    On assiste en résumé à une baisse du chômage, mais essentiellement du fait d'emplois précaires, à temps partiel, à durée déterminée, ou de contrats d'apprentissage, le tout toujours payés avec un lance-pierre. Une baisse du chômage qui est donc parfaitement compatible avec un appauvrissement durable d'une bonne partie de la population, qui ne peut pas ne pas avoir de conséquences négatives sur le niveau de la demande agrégée.

    YPB

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  5. il y a un aspect que je ne crois pas avoir lu dans le billet, c'est le fait que l'Espagne ayant entrepris des réformes assez (ou plus) radicales, que nombre d'autres pays, sur les coûts salariaux et les prestations, se trouve aujourd'hui bien plus compétitive que la France par exemple à l'intérieur de la zone euro sur des produits concurrentiels. et compte tenu de son envergure...

    c'est d'ailleurs pourquoi la course à l'échalote de la dévaluation interne par les salaires et les prestations est dangereuse à moyen terme. La concurrence entre état de la zone est vive. Par les réformes successives, il ne s'agit que d'être moins cher au final que son concurrent


    quant aux stats sur le taux de chômage ou d'emploi, elles sont plus ou moins truandées d'un bout à l'autre du monde...là aussi j'ai le sentiment qu'on assiste à une compétition de celui qui présentera le taux le plus bas, quitte à oublier une grosse poignée de centaine de milliers de personnes qui n'ont plus de boulot et qui ne sont plus répertoriées nulle part........hop un coup de balai sous le tapis.

    à force, pourvu que les matheux technocrates ne nous balancent pas un jour un taux négatif de chômage, ça ferait désordre..

    Stan

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    1. Exactement, les reformes austéritaires marchent tant que le voisin de la zone euro ne fait pas de même, puisqu'on peut lui bouffer des parts de marché, ce qui compense la baisse de sa consommation interne. Si par contre tout le monde en même tant fait de l’austérité, la demande globale diminue et c'est la récession généralisée... Cette future reprise espagnole est une catastrophe car si la France et l'Italie appliquent suite à cette attaque le même type de programme, l’austérité en Europe va s'amplifier et avec elle le manque de demande et la récession... C'est de la demande qu'il manque bande d'andouille pas de l'offre!

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  6. @ Cliquet

    Je suis bien d’accord

    @ Anonymes

    Merci pour le lien

    C’est le modèle délétère de course vers le moins-disant social et salarial

    @ YPB

    Merci pour l’info

    @ Stan

    Oui, c’est le phénomène de course au moins-coûtant dont je parle dans le papier

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    1. Mr Herblay

      toutes mes excuses, j'ai dû lire un peu trop vite
      Stan

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  7. Sur un autre sujet, le génie génétique et l'avenir de l'environnement et des espèces, lisez sur le site planetesansvisa l'article intéressant de Stéphane Foucart du Monde. Faut-il espérer ou redouter que les technosciences se développent ? Que faut-il faire aujourd'hui ?

    DemOs

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  8. Dossier de The Economist il y a 10 jours, très intéressant. Il faudrait faire un papier

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  9. "Un mal plus profond persiste."
    Quelques soient les soubresauts du "Dieu Croissance", la question se pose de savoir comment juger de la pertinence d'un système.
    Ainsi, si le nombre de chômeurs baissait de 100 000 chômeurs dans les douze mois à venir - ce dont chacun d'entre nous se réjouirait, considérerait t-on pour autant avec les socialistes, qui ne manqueraient pas de faire de la propagande pour leur politique, que le système fonctionne ? Serait-ce le signe que cela marche, alors que des millions de Français restent sur le bord de la route ou largement insuffisant ? En un mot comme en cent, nous faut-il changer de paradigme ou continuer à bricoler en espérant que les cieux seront cléments ou en dansant pour faire tomber la pluie quand la sécheresse menace ?

    DemOs

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