lundi 24 juin 2019

Libra de Facebook : ce retour au féodalisme qu’il faut refuser


L’annonce, qui se profilait depuis quelques temps, par Facebook, du lancement d’une crypto-monnaie, le Libra, avec le soutien de 27 autres entreprises privées a été accueillie par la plupart des média par une neutralité bienveillante assez effarante. Pourtant, ils devraient au moins poser la simple question de la légitimité pour une entreprise privée de créer une monnaie…


Retour vers le passé

Voici une information qui en dit long sur notre époque. Un groupe d’entreprises privées mené par Facebook annonce vouloir créer une monnaie passant par dessus les Etats, et la plupart des commentateurs n’y trouvent rien à redire. Ils sont tellement fascinés par l’audace révolutionnaire d’une telle annonce qu’ils débranchent leur cerveau et oublient de poser des questions élémentaires, comme la légitimité d’un groupe d’entreprises privées à créer une monnaie, ce qu’elles en tireraient, ou la nature profonde de la monnaie dans le contrat social. Car une monnaie, ce n’est pas rien, et laisser faire une telle initiative serait assez extravagant, tant les conséquences seraient grandes.

Bien sûr, en parlant de technologie, les promoteurs de Libra pourront enfourcher l’argument de la modernité, à laquelle les grincheux ne comprendraient rien. Sauf que la blockchain n’est qu’une technique qui permet de parer une vieille idée d’atours plus contemporains. En effet, la monnaie n’a pas toujours été un instrument de l’Etat, comme l’explique Jean-Claude Werrenbrouck, dans son livre sur les banques centrales. Comme je l’avais également expliqué, au 19ème siècle aux Etats-Unis, chaque banque pouvait émettre sa propre monnaie et pendant une longue période, il n’y eut plus de banque centrale outre-Atlantique, avant que les crises financières poussent à son retour en 1913.

Derrière l’annonce de Facebook, il ne faut pas se voiler la face, il y a surtout des intérêts, privés, bien compris. D’abord, il s’agit de l’opportunité de « disrupter » le marché bancaire, en clair, de prendre une partie du juteux gâteau bancaire que bien des grandes entreprises regardent avec envie. En effet, ce faisant, les nouveaux entrants pourraient probablement également accéder à la création de monnaie à leur propre profit, une possibilité intéressante. En outre, ce nouvel outil pourrait à nouveau faire reculer l’usage d’argent liquide, qui ne rapporte rien aux entreprises, au contraire des transactions électroniques, sur lesquelles des dimes sont prises par tous les intermédiaires du monde. Mieux, ces transactions électroniques laissent des traces numériques, dont Facebook est très friand…

Mieux encore, Libra permettrait à des entreprises privées de s’éxonérer encore plus de la tutelle étatique. Bien sûr, au début, pour rassurer, Facebook annonce qu’elle serait basée sur un panier de monnaies, mais rien n’est dit sur les proportions de couverture : 1 ou 100%... On se doute que le groupement gardera toute liberté pour pouvoir créer à sa guise, et à son profit, toute la monnaie qu’il le souhaite si jamais sa monnaie venait à s’imposer… Nul doute non plus que Libra serait aussi un outil commode pour échapper plus facilement encore à la fiscalité des Etats où elle serait utilisée puisqu’elle ne serait pas l’outil d’un Etat. Un co-fondateur de Facebook vient de lancer l’alarme à ce sujet

Mais par-delà le buzz réalisé par l’annonce et le caractère inéluctable avancé par certains média qui parlent déjà des milliards d’utilisateurs futurs de Libra, son succès est loin d’être garanti. Outre les difficultés légales et réglementaires que pourraient mettre les Etats vigilants, pas sûr que les utilisateurs de Facebook veuillent utiliser cette nouvelle fonctionnalité. Voudrons-nous nous lier plus encore à cette entreprise, alors même que certains appellent à son démantèlement et que tant est dit sur les abus des GAFA ? J’en doute. Notamment dans les pays dits développés où les citoyens sont de plus en plus critiques, éveillés par des personnes comme Marc Dugain et Christophe Labbé par exemple.

L’histoire économique montre que la monnaie devrait rester du domaine public et que la dite indépendance des banques centrales est très contestable. Il est effarant que nos dirigeants laissent exister le bitcoin et ne se posent pas davantage la question de la légitimité de Libra. Heureusement, il est fortement possible que ce soient les réticences des consommateurs qui soient un obstacle insurmontable…

13 commentaires:

  1. Personnellement je ne suis ni Facebook ni sur Twitter ni sur Instagram ni sur What'sapp même pas sur Linkdink et je le vis très bien. Mais je ne peux pas m'empêcher de me poser des questions. Avec la dématérialisation la numérisation, la virtualisation de tout (votre compte en banque, vos impôts, votre sécu et même la vie du collège etc...etc...) un jour ou l'autre je serai forcée de passer à quasi tout numérique. Pas que je sois contre le sens de l'Histoire et l'évolution techno' mais j'aimais bien l'idée et l'action d'avoir la garantie de la protection de ma vie privée.
    Bonne semaine
    Sylvie

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    1. Je pense que même si vous n'êtes pas sur l'ensemble des réseaux sociaux, le fait d'être entrée dans l'ère de la dématérialisation, la numérisation....sans compter le recours à Internet pour de simples recherches ou participation à des fora (comme celui de L. Herblay)....vous avez déjà non pas renoncé à vos données personnelles donc à une part de votre vie privée (et liberté aussi) mais vous avez mis le doigt dans l'engrenage. Alors pouviez-vous faire autrement ? Pas évident car comme vous l'écrivez justement c'est (hélas ??) le sens de l'Histoire. Et comme vous le représentez bien, on y passe tous en douceur, tranquillement sans même être ultra connectés. Donc pour la monnaie, comment aller à l'encontre sauf à ce que les Etats se réveillent immédiatement et s'opposent avec force. Mais je suis pessimiste sur ce sursaut (et l'envie de le conduire) et sur les moyens réellement à disposition des Etats.
      Bon week-end sous le soleil
      L'Anonyme du Jour

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  2. L'argent liquide va disparaître et c'est sans doute inéluctable, le processus est en tout cas déjà largement avancé. Plutôt que de mener des combats d'arrière-garde perdus d'avance, il faut penser comment faire pour que les états gardent le monopole et le contrôle des nouveaux usages dématérialisés.

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    1. Très juste et très pertinent !
      Bon week-end sous le soleil
      L'Anonyme du Jour

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  3. Comme si les gouvernements allaient laisser filer leur pouvoir !? FACEBOOK sera démantelé.

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    1. "Comme si les gouvernements allaient laisser filer leur pouvoir !?"
      C'est pourtant ce qu'ils font depuis 30 ou 40 ans.

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    2. Le chinois aussi ? Et Poutine ? Et le Trump ? Ouvrez les yeux que diable !

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    3. Je parlais des pays occidentaux.

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  4. Je suis contre la privatisation de la monnaie (encore qu'elle soit déjà bien avancée) mais je préfère encore une monnaie privée anonyme (or, argent, cuivre...) à une monnaie publique dont toute les mouvements sont nominatifs, permettant à des entreprises, ou pire encore des états, de suivre à la trace chaque citoyen (ne vaudrait-il pas mieux parler de sujet ?) toute la journée.

    Pour moi l'impossibilité programmée d'acheter des tickets RATP en payant en liquide est un scandale beaucoup plus grand que la dernière initiative de facebook, et personne ne proteste.

    Ivan

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  5. Heureusement que je ne fais pas partie des nullités intellectuelles qui ont trouvé malin de s'abstenir en mai 2017, cela m'évite d'avoir à partager leur bilan :

    https://www.christianvanneste.fr/2019/06/23/alstom-un-desastre-social-et-national/

    https://www.nouvelobs.com/politique/telephone-rouge/20160601.OBS1669/nucleaire-bras-de-fer-entre-edf-et-general-electric.html

    nouvelles contraintes internationales qui seront difficiles à défaire et lourdes de conséquences, Nième réforme du lycée, fin du statut de la fonction publique, lois restreignant la liberté d'expression, répression violente des manifestations, immigration sans précédent, et privatisation d'ADP qui passera quoi que les nullités en question feignent d'y opposer. Etc etc.

    Dire que ces nullités se prétendent gaullistes...

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  6. Dites-donc, Herblay, vous qui vous gargarisez de "salutations républicaines", que dites-vous de cette mesure ?

    https://twitter.com/jylgallou/status/1143551987943952386

    Restera-t-il pierre sur pierre en France, après le mandat en cours ?

    Je vous rappelle la kyrielle d'annonces allant dans le même sens : suppression de PCEM, refonte du concours de l'ENA et d'autres grands corps, attaques renouvelées contre les concours des grandes écoles.

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  7. Vous disiez être opposé au voile, burkini, etc.

    Voyez donc comment cela va se passer :

    https://twitter.com/jchribuisson/status/1144941250895855616

    toute la gauche sera pour, par idéologie ou clientélisme ; tout le centre sera pour, par clientélisme ou idéologie ; toute la droite sera pour, par clientélisme, idéologie ou frousse de se démarquer.

    Donc, cela finira par passer.

    Si vous vouliez réellement vous y opposer, vous feriez la seule chose en mesure de le bloquer (et ce n'est même pas sûr), c'est à dire que vous demanderiez avec énergie l'arrêt des arrivées depuis les pays africains.

    Et pourtant vous ne le ferez pas, parce que vous ne voudrez pas admettre que vous vous êtes lourdement trompé sur ce sujet.

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  8. Ex-URSS, USA et maintenant UK, les mêmes causes produisent les mêmes effets :

    https://www.theguardian.com/society/2019/jun/23/why-is-life-expectancy-falling

    Ivan

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