samedi 4 septembre 2021

64 millions : le salaire d’une époque indécente

Papier publié sur le site de Marianne

 

Dans le cadre de la propagande contre le Brexit, l’AFP a exploité le départ d’une centaine de banquiers millionnaires de Londres en 2019. Mais outre qu’avec toujours 70% des banquiers millionnaires européens à domicile, la place de la Grande-Bretagne est loin d’être remise en question, cette dépêche fait aussi apparaître que le banquier européen le mieux payé a touché 64 millions d’euros en 2019 ! Un salaire qui en dit long sur notre époque, indécente et injuste pour ses inégalités extravagantes.

 


Le salaire de la vie de plus de 80 smicards

 

De tels chiffres doivent être remis en perspective. Dans sa dépêche, l’AFP souligne que près de 5000 banquiers ont gagné officiellement plus d’un million d’euros en 2019 dans l’UE, dont 3500 environ en Grande-Bretagne, contre 492 en Allemagne et 270 en France. Bien sûr, notre voisin d’outre-Manche comptait 2,6% de banquiers millionnaires de moins en 2019, mais cette évolution reste limitée, sachant que le processus du Brexit a démarré en 2016. La domination de Londres dans la finance européenne n’est pas remise en question pour autant. Pour l’instant, ce ne sont que des anicroches assez dérisoires, pour qui prend la peine d’étudier sa position globale dans le secteur financier à date.

 

Mais cette dépêche comporte une pépite passée inaperçue. Elle rapporte que le salaire le plus élevé des banquiers de l’UE en 2019 a atteint 64 millions d’euros, plus de dix fois la moyenne des patrons du CAC40 ! Le capitalisme oligarchiste a une capacité assez incroyable à propulser les remunérations les plus élevées toujours plus haut, au niveau des sportifs les mieux payés de la planète. Mais la comparaison n’est pas complètement juste car un banquier n’est pas un influenceur ou un outil publicitaire s’adressant à des dizaines de millions de supporters, et sa carrière est bien plus longue.

 

Remis en perspective avec la réalité, les chiffres sont stupéfiants : cela correspond à plus de 3 400 SMICs. Pour avoir dénoncé les 400 SMICs de la rémunération de Carlos Ghosn en 2015, le monde de la finance montre qu’il a de la ressource, et qu’il conserve une capacité stupéfiante à toujours faire gagner plus à l’élite de l’élite de l’élite. Mais comment une époque peut-elle produire une telle distorsion des revenus ? N’est-il pas profondément révoltant humainement qu’une personne puisse gagner autant ? N’est-il totalement malsain qu’un homme puisse gagner 3400 fois plus qu’un autre ? Comment ne pas être pris de vertige quand on constate que cette rémunération, c’est l’intégralité du salaire que percevraient aujourd’hui plus de 80 Smicards pendant toute leur vie salariale, sans être au chômage !

 

Par-delà son caractère moralement choquant, cette explosion des inégalités est porteuse d’innombrables déséquilibres économiques. Le premier est, assez directement, la chute des bas salaires. Rien ne ruisselle depuis ces sommets et, au contraire, une partie de ces sommes vient directement de l’appauvrissement d’une grande partie de la population, comme le montre l’évolution des Etats-Unis depuis 40 ans. Et ces montagnes d’argent perturbent également l’économie en nourrissant une spéculation maladive, puisque ce sont les plus riches qui épargnent le plus, et entretiennent les bulles de la finance. Pour couronner le tout, on peut craindre que la fiscalité de ces revenus soit optimisée, comme ils disent…

 

Enfin, de tels niveaux au sommet de l’échelle des revenus contribuent à l’incompéhension de la situation sociale par des élites, notamment politiques qui finissent par se croire proches de la moyenne alors qu’elles ne le sont pas du tout. C’est bien parce qu’il y a des banquiers qui gagnent plus de 3000 SMICs et des patrons qui en gagnent 100 à 400 que des personnes qui gagnent entre 5 et 20 SMICs pensent faire partie des classes moyennes, alors que le salaire médian n’est que d’1,5 SMIC et que la barre est bien plus basse qu’ils ne le pensent pour faire partie des 10% les plus riches ou des 1%...

 

Pendant les Trente Glorieuses, les patrons ne gagnaient généralement pas plus de 20 ou 30 fois le salaire minimum. Ce faisant, un patron ne pouvait pas gagner en un an ce qu’un de ses employés gagnait pendant toute sa vie. Voilà qui était peut-être le sens caché de ce plafond informel des plus hauts revenus. Il y avait une forme de décence dans les inégalités, totalement oubliée aujourd’hui.

3 commentaires:

  1. C'est curieux que vous releviez cette info, alors que ces jours-ci, la critique anti-Brexit porte surtout sur les pénuries outre-Manche :

    https://www.lci.fr/international/brexit-la-grande-bretagne-connait-penurie-de-main-d-oeuvre-et-de-produits-alimentaires-2195409.html

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  2. Je vais faire un papier la semaine là-dessus, mais c'est vraiment regarder les choses par le petit bout de la lorgnette. La réalité, c'est que le commerce se maintient, et se rééquilibre un peu en faveur de la GB (comme je l'ai déjà analysé), que la finance va bien, et que les "pénuries" de main d'oeuvre favorisent les hausses des bas salaires, qui vont dynamiser l'économie plus encore...

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