mardi 7 septembre 2021

Le Frexit : l’angle mort de la présidentielle

La question semblera incongrue à beaucoup. Le sujet semble avoir été clôt en 2017, avec la déroute d’une Marine Le Pen incapable de défendre l’idée d’un retour à une monnaie nationale, et son recul sur le sujet entre les deux tours. Malgré le Brexit, le sujet a déserté les médias, comme s’il était radioactif, le faible succès des listes s’en réclamant lors des élections européennes ayant probablement accentué le phénomène. Et si, au contraire, cette idée revenait sur le devant de la scène en 2022 ?

 


Un contexte particulièrement favorable

 

Trois partis seulement, l’UPR de François Asselineau, les Patriotes de Florian Philippot et République Souveraine de Georges Kuzmanovic, tous les trois candidats à l’élection présidentielle, défendent clairement cette idée. Mais leur audience électorale limitée fait que même les souverainistes les plus convaincus hésitent aujourd’hui à avancer à visage découvert, pas toujours par peur de la réaction des médias, mais plutôt parce qu’ils craignent que cela soit toxique électoralement. C’est ce qui fait que, depuis 2017, la France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon et le RN de Marine Le Pen ont reculé sur le sujet, le premier pour rester compatible avec le reste de la gauche, la seconde, par facilité argumentative.

 

Pourtant, en reprenant les résultats du premier tour de l’élection présidentielle de 2017, il est frappant de constater que 49,6% des Français avaient voté au premier tour pour un candidat évoquant le Frexit (Le Pen, Mélenchon, NDA, Asselineau, Cheminade) ou présentant un programme totalement incompatible avec l’UE (Lassalle, Poutou, Arthaud). Ce qui est vu comme une proposition repoussoir ne l’était finalement pas tellement en 2017, dans un contexte qui n’était pourtant pas spécialement porteur : l’économie allait mieux, la crise de la zone euro n’était plus qu’un lointain souvenir et le Brexit, présenté comme un désastre à venir pour les Britanniques, était alors encore incertain et virtuel.

 

En 2022, le contexte n’est-il pas extraordinairement plus porteur ? La réalisation du Brexit est venue comme un démenti féroce aux dires de ses détracteurs. Hors de l’UE, la Grande-Bretagne était sensée ne pas pouvoir accéder aux vaccins ? Elle a été bien plus rapide que la lourde et bureaucratique UE. Son économie était sensée en pâtir ? Au contraire, elle rebondit plus vite que l’UE, son commerce s’équilibre avec ses partenaires européens, et les bas salaires y progressent vite, tant du fait de l’action publique, que du Brexit, qui a limité les flux migratoires. En outre, on ne peut pas dire que l’UE a été à la hauteur pendant la crise sanitaire, entre le fiasco de l’approvisionnement des vaccins et son plan de soutien, aussi ridiculement petit qu’extraordinairement tardif et épouvantablement complexe.

 

Bien sûr, il n’y a pas une majorité de Français favorables, à froid, à un Frexit, mais au cœur de la crise des Gilets Jaunes, 40% des citoyens s’y disaient favorables. Et à froid, les sondages sont toujours beaucoup plus favorables à l’UE que les résultats d’un vote centré sur ce sujet, comme l’ont montré 1992 et 2005, où les sondages ne donnaient que 31% au non au début... Le potentiel du Frexit dans cette campagne est d’autant plus important que les deux grands partis qui l’évoquaient en 2017 s’en sont éloignés, laissant de facto en déséherence les nombreux citoyens qui y sont favorables ou souhaiteraient mettre ce sujet au cœur de la présidentielle. Autant les opposants à l’UE pouvaient exprimer leur opinion par un bulletin Mélenchon ou Le Pen en 2017, autant cela sera moins vrai en 2022.

 

Bien sûr, cela n’a pas permis aux listes de l’UPR et des Patriotes de faire une percée lors des élections européennes. Mais il faut rappeler que la participation était bien plus faible qu’aux élections présidentielles, et que l’électorat qui s’abstient est, typiquement, celui qui est opposé à l’UE. En outre, la campagne s’est focalisée sur la liste qui arriverait en premier, LREM ou RN, poussant à une concentration des suffrages anti-système sur la liste de Jordan Bardella. Enfin, on peut aussi y voir les limites de l’offre présente alors, entre la grande jeunesse du mouvement de Philippot, et certains partis pris d’Asselineau, qui consacrait une part non négligeable de son temps à critiquer son comparse de Frexit, et dont le discours est parfois plus celui d’un constitutionnaliste ou un conférencier que d’un politique.

 

L’election présidentielle est le moment où le plus grand nombre s’exprime. Il y a donc un réservoir d’électeurs, globalement très critique à l’égard des politiques menées depuis des décennies et très hostiles à l’UE qui vont s’exprimer. Et dans le climat très clivant entretenu par Macron, on peut penser qu’une part importante des Français favorables au Frexit préféreront un candidat clair sur le sujet plutôt qu’un candidat fuyant la question, et dont le discours serait finalement trop proche de tant d’élus qui ont déçu. C’est au contraire la clarté et la radicalité d’une position forte sur le sujet qui pourrait rassembler les Gilets Jaunes d’hier. Il me semblerait très étonnant que les promesses intenables dans le cadre européen actuel sans proposer de trancher ce nœud gordien, puissent rassembler les indignés de notre époque.

 

Après, la question qui se pose, c’est de savoir si un chef relativement seul médiatiquement peut créer la surprise, même si cela est permis par nos institutions. L’autre option serait un rassemblement des partisans du Frexit. Et si cela permettait de rassembler tous ces Français d’ors et déjà prêts à dire au revoir définitivement à l’UE ? Cela reviendrait à un billet pour le second tour…

11 commentaires:

  1. Vous avez raison de dire que le Frexit est un angle mort. Il n'en est plus question que dans des groupuscules qui, soit dit en passant, sont en train de se ridiculiser en sombrant dans des théories complotistes antivax. Quel électeur ayant un peu de bon sens peut encore leur faire confiance ?

    Il faut alors se demander pour quelle(s) raison(s) ce débat est fermé aujourd'hui. Il y a bien sûr la médiocrité et l'échec de ceux qui l'ont défendu. Mais ça ne suffit pas, d'autant plus qu'on assiste au même phénomène dans d'autres pays, comme la Grèce et l'Italie. Le Royaume-Uni est une exception qui s'explique par le fait qu'il n'était pas dans la zone euro et qu'il a toujours été plus eurosceptique que les autres pays.

    Il faut aussi se demander dans quelles circonstances ce débat sur l'euro pourrait revenir sur le devant de l'actualité.

    Je pense que le QE de la BCE, le « quoi qu'il en coûte » en réponse à la crise sanitaire, ont amélioré la perception que les Français se font de l'euro. Et ce qui pourrait faire revenir l'idée du Frexit, ce serait une nouvelle crise de la zone euro.

    Je pense que cette nouvelle crise arrivera dans les deux ou trois ans. La crise du covid a aggravé l'hétérogénéité de la zone euro, l'inflation revient, les banques centrales vont devoir revoir leur politique monétaire. Tout l'argent déversé depuis quelques années va provoquer des bulles et des déséquilibres économiques. Je compte davantage sur une crise financière que sur les hommes politiques pour changer les choses. Mais pour 2022, c'est trop tard ou trop tôt.

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  2. Il n'y a pas de débat car l'UE est un dogme médiatique et que l'on ne discute pas des dogmes.
    Sur l'exemple de l'approvisionnement des vaccins, je ne suis pas sûr que l'ensemble de la population ait saisit la médiocrité de l'action de l'UE, car ce n'était jamais mis en avant dans les médias. Je pense à un moment surréaliste (comme ces 2 ans n'en n'ont pas manqué) où le premier % de la population n'avait pas été vaccinés et où les médias nous parlaient déjà des derniers % qui ne voudraient pas être vaccinés. Alors que la priorité était de commencer à vacciner les personnes à risque et que l'approvisionnement était très lent comparé à d'autres pays.

    De plus la sainte monnaie est morte en 2012 et est sous le respirateur artificielle de la BCE (cf le "Whatever it takes"), depuis lors tous les pays ont continué à diverger (entre le Sud et le centre de la Zone principalement), donc la BCE ne peut pas arrêter de fausser les taux d'intérêt (pour les ramener à zéro en rachetant les dettes d'états) sans que la sainte monnaie n'implose.
    Le covid a aggravé les choses et surtout avec l'inflation nouvelle les évènements pourraient s'accélérer. Si l'inflation se confirme, les taux d'intérêts devront être augmentés (l'Allemagne - cf 1923 - ne laissera pas l'inflation s'emballer) et alors le château de carte s'effondrera.

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    1. Je suis d'accord avec vous, mais le dogme médiatique n'explique pas pourquoi le débat a reculé depuis 6 ans, pourquoi certains partis qui préconisaient ou envisageaient la sortie de l'euro n'en parlent plus.

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    2. Les position de la PME de Montretout et celle d'Alexis Mélenchon sur l'euro n'ont jamais été clair.
      A ma connaissance il n'existe pas de profession de foi des Le Pen à la présidentielle qui inclus la sortie de l'Euro.
      De plus, pour démontrer la nocivité de l'Euro pour la France ainsi que la non pérennité du projet, ça demande du temps, ce qui a disparu avec les chaînes d'infos en continu où on est plus proche de la téléréalité que de l'information. D'où le succès de chaînes youtube comme thinkerview au passage. Les chaînes d'infos en continu parlent en grande partie d'événements récents, où par définition on manque d'infos.

      Du coup, ces partis choisissent d'autres thèmes et ont arrêté d'évoquer la sainte monnaie.

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    3. Jean Messiha dans sa récente vidéo chez Livre Noir (
      https://www.youtube.com/watch?v=x0L-Ryw7abE vers 1:01:00), nous explique que c'est trop compliqué à expliquer aux gens et que ce serait mauvais d'en sortir. Alors que l'Euro détruit notre appareil productif qui est la seule chose qui donne de la valeur aux économies des gens. Puis il liste des actions pour rendre l'économie française compétitive vis à vis de l'Allemagne, et la quasi totalité des mesures sont incompatibles avec le maintien dans l'UE.

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  3. @ Moi,

    Les raisons de cette fermeture sont nombreuses. D’abord, le fait que l’époque est très fermée intellectuellement, ce que les réseaux sociaux renforcent en nous entourant d’une bulle de personnes proches. La ligne de la plupart des médias au sujet du Brexit et de la question du Frexit est à ce titre révoltante. Il y a une véritable invisibilisation de la question et un traitement extraordinairement partiel et partial du Brexit. Il y a aussi le caractère quasi religieux de l’idéologie dominante, notamment chez les élites : on adhère à tout ce qui est dit, sans la moindre remise en question. Bien d’accord sur le Royaume-Uni, qui bénéficie de sa position plus éloignée de l’UE.

    Je vous trouve un peu dur sur les partis pro-Frexit. Versent-ils vraiment dans un tel discours ? J’ai l’impression qu’ils vont assez loin, certes, plus loin que mes positions, certainement, mais je n’ai pas le souvenir de mentions de « théories complotistes antivax », notamment de la part de Philippot.

    Pour les circonstances, cela peut être l’actualité, ou une élection. L’actualité qui charie les réussites de la Grande-Bretagne, pour qui va au-delà de quelques pénuries sans grandes conséquences (papier à venir). Les élections, où le thème peut être le cheval de bataille d’un candidat et s’imposer. Je crois que c’est ce qui pourrait se passer en 2022. Le ou les candidats qui défendent le Frexit pourraient être les surprises car il y a une forte proportion de Français révoltés par les politiques en place depuis trop longtemps et le Frexit est le marqueur de la volonté de rupture avec ces politiques.

    Amélioration de l’image de l’UE ? Voir, entre les vaccins, le plan de relance européen, minuscule, tardif et aux obligations effarantes pour la France, je ne suis pas sûr. Sur l’euro, je suis d’accord pour dire que l’idée d’une sortie n’a pas progressé, mais je ne crois pas qu’elle ait regressé.

    D’accord sur la crise financière qui va venir, mais sans doute après 2022.

    Après, le débat peut reculer, cela ne signifie pas que l’idée recule dans l’esprit des Français (cf sondage IFOP de 2019). Comme souvent, l’’homogénéité des médias et des élites peut parfaitement être déconnectée de l’état d’esprit des Français, ce qui peut réserver une sacrée surprise.

    @ Anonymes

    Bien d’accord sur les vaccins. L’énorme retard de l’UE vs la GB et les USA est gravé dans les mémoires et les dénis de Macron n’ont rien arrangé. En revanche, sur l’inflation, le rebond est mécanique et temporaire. Il y a un an, elle était à 0% partout, voire négative (du fait de l’effondrement du prix du pétrole notamment). Il y a un effet de rattrapage. On ne pourra juger de son retour ou pas que dans un an.

    Que LFI et le RN n’en parlent plus peut être une opportunité au final car le premier est devenu encore plus toxique que Le Pen dans l’opinion et cette dernière est incapable de défendre l’idée. Ce sont des millions de Français orphelins d’une politique de rupture avec l’UE qui pourraient alors se tourner vers un parti ou une personne plus en ligne avec leurs idées.

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    1. Sur la campagne de vaccination, c'est vrai que l'UE a pris du retard au début de l'année par rapport au Royaume-Uni, à Israël et aux USA. Mais ce retard est aujourd'hui plus que rattrapé : avec 68% de personnes totalement vaccinées en France, nous sommes même passés devant les USA et Israël grâce - pourquoi ne pas le dire ? - au passe sanitaire. Et certains pays européens comme le Portugal et l'Espagne sont largement en tête avec 77% et 73% de la population totalement vaccinée quand les USA plafonnent à 53%...

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  4. Montebourg aurait eu une grosse chance de gagner si il avait mis le frexit en pré-requis de son programme, car en effet il y a un beaucoup de personnes voulant autre chose. Là son programme ne se différencie pas beaucoup de la concurrence et ne récupérera pas cette masse d'électeur.

    Sinon il reste Philippot et J kuzmanovic pour porter le frexit. Le second manquant de notoriété, dommage car avec le dizieme de l'exposition médiatique de l'éborgneur en 2017, il aurait une réelle chance.

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  5. Le problème est que les partisans du Frexit ne formeront jamais un ensemble homogène, les finalités de l'opération étant pour le moins diverses : l'éventuel Frexit de Mélenchon en 2017 et celui envisagé par MLP auraient conduit à mener ensuite des politiques aux antipodes l'une de l'autre.

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  6. @ Moi

    C’est juste, il y a eu un rattrapage. Néanmoins, notre retard se retrouve au niveau économique, avec une croissance nettement inférieure à la GB au 2ème trimestre. En outre, en France, la couverture des personnes fragiles n’est pas très bonne, avec 10 à 15% des plus de 80 ans non vaccinés, quand les autres pays ouest-européens, à l’exception de la Grèce, sont entre 95 et 100% de vaccination sur cette population, critique pour le niveau de mortalité et d’occupation des hôpitaux.

    @ Anonyme

    Bien d’accord sur Montebourg : avec le Frexit, il pourrait bouleverser la présidentielle. Sans, son discours va être beaucoup trop proche des partis de gouvernement avec de bonnes intentions, également affichées par Macron, le PS et LR, et sans les moyens de les réaliser. Pour 2022, nous aurons peut-être une surprise.

    @ Yves

    Pas totalement aux antipodes en 2012/2017, quand le programme économique du RN ressemblait à celui de LFI, en moins radical sur l’économie. Les partisans du Frexit sont logiquement divers, mais en s’entendant sur un programme commun pour la présidentielle, un rassemblement assez large pourrait créer la surprise, avec le bon chef.

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