vendredi 4 janvier 2019

2018 : l’année où Macron a remis les pieds sur terre



C’est l’histoire d’un gros malentendu

La description de l’élection et des premiers mois de Macron par bien des médias est totalement hallucinante. Ceux qui écrivent cela ne se rendent pas compte qu’ils ne décrivent que l’état d’esprit d’une petite bulle parisienne et métropolitaine, qui, si elle était véritablement très enthousiaste à l’égard du nouveau président, n’en restait pas moins extrêmement minoritaire. Macron n’a jamais été ce Mozart de la politique qui aurait convaincu les Français par sa jeunesse, et ses nouvelles idées. Un simple regard aux résultats du second tour permet de le comprendre. D’abord, il n’a fait que 66% des suffrages exprimés, bien moins que Chirac en 2002, malgré la performance désastreuse de Le Pen au débat.

Mieux, il ne faut pas oublier que 11,5% des personnes qui se sont déplacées au second tour ont voté blanc ou nul, ne parvenant pas, comme moi, à choisir entre les deux finalistes. Avec une abstention record à 25%, cela signifie que pas moins de 34% des Français ont refusé de choisir entre Macron et Le Pen. Quand Chirac rassemblait 62% des inscrits (et 82% des votants) en 2002, Macron n’en a attiré que 43,6%... Bref, s’il y avait de l’enthousiasme dans les beaux quartiers, ce n’était pas le cas ailleurs. Pire, quand on examine les raisons du vote Macron au second tour, il faut se souvenir que 43% évoque le barrage à Le Pen, 33% le renouvellement et seulement 16% le programme et 8% la personnalité.





Bref, il n’y avait pas d’envie de Macron, mais une résignation au candidat de l’oligarchie, tant les alternatives étaient imparfaites. L’effondrement de sa popularité n’est pas la disparition d’un fort soutien, mais la simple prise de conscience qu’il n’est pas seulement dans la continuité de ces prédécesseurs, mais qu’il est encore pire qu’eux, sur le fond (encore plus oligarchique) et la forme. C’est d’ailleurs ce qu’ont montré ses vœux sans queue ni tête où il a eu le culot de dénoncer à la fois le capitalisme ultralibéral tout en assurant qu’il ne changerait rien à son agenda de recul des droits sociaux et de l’Etat, comme si Hollande s’était dit ennemi de la finance en même temps qu’il cherchait à la rassurer.


9 commentaires:

  1. « Le temps des petits marquis poudrés qui héritent de la France en passant par l’ENA ou en faisant leurs classes en tant qu’apparatchiks dans les grands partis et qui regardent de haut la classe laborieuse et industrieuse qui fait la réalité de notre pays est fini. Mais leurs derniers avatars sont encore au pouvoir, perdus et désorientés, incapables de sortir de la logique dans laquelle ils ont été élevés, ils sont aujourd’hui morts de peur. Il aura suffi d’un gilet jaune et du réveil d’une province qu’ils croyaient à jamais domptée par Paris pour qu’ils se rendent compte que la France ne se résume pas à quelques arrondissements. »

    C'est ce qu'écrit Céline Pina. Je ne suis pas entièrement convaincu de sa vision de la société française. La classe laborieuse et industrieuse qu'elle évoque ne résume plus la réalité de notre pays, parce que la massification des études a aboutit à de nouvelles fractures : l'opposition entre les élites et le peuple ne peut être ramenée à un face-à-face entre d'une part une infime minorité de privilégiés, largement parisienne, et des masses laborieuses soumises aux difficultés matérielles du quotidien. L'élite (en gros, les diplômés du supérieur qui ont su valoriser leur formation) représente une minorité suffisamment étoffée pour pouvoir cultiver l'entre-soi et, au moins pour une large part, se sentir indifférente au sort du reste de la population.

    Comme l'a signalé Todd, c'est quelque chose d'entièrement nouveau dans l'histoire politique et culturelle : « Jusqu’ici, la vieille démocratie reposait sur un système social fondé sur l’alphabétisation de masse mais très peu de gens avaient fait des études supérieures. Cela impliquait que les gens d’en haut s’adressaient aux gens simples pour exister socialement – même les dominants et même la droite. » (https://www.liberation.fr/debats/2017/09/06/emmanuel-todd-la-cretinisation-des-mieux-eduques-est-extraordinaire_1594601).

    Macron peut se permettre de qualifier des dizaines de milliers de gens ordinaires qui défilent vêtus d'un gilet jaune de « foule haineuse », comme Yann Moix peut se payer le luxe de demander à Michel Onfray ce qu'est le peuple (« On n'est pas couché », 19 septembre 2015), parce que la notion même de « peuple » ne peut plus être investie de la même évidence qu'autrefois. Et ils trouveront des Français en grand nombre, pas forcément diplômés de Science Po ni sortis de l'ENA, pour les approuver. Cela ne signifie pas que la référence au peuple (au sens traditionnel où l'entendent Céline Pina ou Michel Onfray) comme instance ultime de légitimation a disparu, loin de là. Mais elle s'est affaiblie.

    YPB

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    1. "parce que la notion même de « peuple » ne peut plus être investie de la même évidence qu'autrefois"

      En 1789, c'était qui le tiers état ? Des bourgeois et artisans, certainement pas représentatifs du "peuple" qui est une notion totalement floue.

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    2. On peut parfaitement trouver la notion de peuple floue. Elle a toujours été polysémique, en fonction de ceux qui en faisaient usage et du contexte historique de sa mise en œuvre. Mais il est intéressant de poser la question du pourquoi de cette mise en cause, parce que toutes les notions de philosophie politique relèvent de la même polysémie et des mêmes contingences historiques, sans que nous renoncions pour autant à en faire un usage intensif (l'idée de justice sociale, par exemple).

      Marx construit ainsi la notion de prolétariat contre celle de peuple pour échapper justement au flou d'un terme trop englobant et qui tend à minimiser la dimension structurante des conflits de classe. Pourtant, en parallèle, il continue à faire usage de la notion, ce qui prouve qu'elle est loin d'avoir perdu à ses yeux tout caractère opératoire.

      « Pourtant, si Marx se défie bien de toute conception organique du peuple, il reprend le terme à plusieurs occasions et, en particulier, pour penser les luttes nationales de son temps, lorsqu’elles visent à conquérir l’indépendance contre des puissances colonisatrices. Il l’utilise également pour désigner les spécificités nationales, qui caractérisent les rapports de force sociaux et politiques toujours singuliers et que, selon lui, il faut toujours analyser dans un tel cadre national. Enfin, le terme de peuple désigne un certain type d’alliance de classes dans le cadre de conflits sociaux et politiques de grande ampleur.

      Lors de ces trois usages, le terme de « peuple » n’est jamais détaché par Marx de tout clivage social, bien au contraire. Il faut rappeler qu’il est, chez lui, directement hérité de la Révolution française et des œuvres politiques qui l’encadrent, de Rousseau jusqu’à Babeuf et Buonarroti : selon cette tradition, le terme de peuple désigne les groupes sociaux opposés à l’aristocratie, et il n’est pas le substantif indifférenciant que des usages postérieurs valoriseront. » (https://www.contretemps.eu/le-peuple-chez-marx-entre-proletariat-et-nation/).

      Une critique radicale de la notion de peuple consiste à la réduire à la conception qu'en ont développée les nationalismes du XIXe siècle et du premier tiers du XXe siècle. La nation et le peuple étant confondus, si l'on rejette la première, il faut aussi se débarrasser du second. C'est le point de vue de l'extrême gauche anarchiste et internationaliste. Dans l'autre camp idéologique, celui des libéraux, dès lors que l'on vise par contre à minimiser la réalité des clivages sociaux et des conflits qui en découlent, tout en exonérant les classes dirigeants de toute forme de responsabilité à l'égard des conséquences de leur action, dans le cadre d'une abdication de l'éthique de la puissance, alors la renonciation totale à toute forme de référence à un peuple peut également faire sens.

      Ce qui est intéressant est de voir ici les extrêmes se rejoindre : les uns contestent la notion de peuple au motif qu'elle masquerait, derrière l'illusion d'une communauté de destin, la réalité des antagonismes sociaux (rejet de la notion de peuple-nation, au nom de la lutte des classes) ; les autres affectent d'en faire l'économie pour le motif exactement inverse, à savoir qu'elle rappellerait trop la tradition révolutionnaire assimilant le peuple à la collectivité des humiliés et des exploités opposée à l'oligarchie des puissants et des possédants (rejet de la notion de peuple-prolétariat, par refus d'accepter l'idée de lutte des classes).

      YPB

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    3. Merci à vous, qui signez YPB, pour vos commentaires instructifs, au ton si posé.
      On aimerait que chaque intervenant sur ce site suive votre exemple.

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    4. YPB

      Et aucune référence à l'internationalisme dans votre pensum...

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  2. "J’ai toujours pensé que Macron était le meilleur candidat pour mettre en valeur Marine Le Pen, tant il est cette caricature du prêt-à-penser oligo-libéral, sans la moindre chaleur pour les Français et déjà très arrogant puisqu’il avait dérapé de nombreuses fois quand il était ministre."

    Probablement à tort, car si c'était le cas, il ne l'aurait pas dominée au premier tour (1 million de voix de plus) puis écrasée au second tour de la présidentielle. En réalité, Macron était le meilleur candidat pour barrer la route du pouvoir au Front national. Et il pourrait bien l'être à nouveau en 2022 (même si les résultats seront plus serrés) par sa capacité à rassembler les libéraux européistes de gauche et de droite sous sa bannière.

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  3. @ YPB

    Merci pour ces apports intéressants au débat. C’est le processus de sécession partielle d’une partie des élites, décrit par Todd de manière très intéressante dans son dernier livre. Mais je pense que cette sécession, aussi importante soit-elle, n’est pas si forte que cela, dépend du contexte actuel et pourrait s’évaporer largement dans un nouveau contexte. Je pense que l’affaiblissement est réel, mais que rien n’est définitif ici.

    @ Marc-Antoine

    Voir. L’écart entre 2017 et 2002 est frappant : il perd un tiers des inscrits par rapport à Chirac. Pas sûr que sa capacité à rassembler soit si puissante dans 3 ans. Il a quand même une sacrée capacité à se rendre minoritaire. Sa chance, c’est que Marine Le Pen est extrêmement nulle. N’importe qui du PS, du Modem, de LREM ou de LR pourrait la battre. Après, une grosse crise économique mal gérée pourrait rendre l’issue malgré tout incertaine.

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  4. Benjamin Griveaux évacué de ses bureaux après une intrusion violente.

    Des individus ont « défoncé la porte » avec un engin de chantier.

    Grosse frayeur pour Benjamin Griveaux. Selon nos informations, le porte-parole du gouvernement Benjamin Griveaux a dû être évacué ce samedi après une intrusion dans les locaux de son secrétariat d’Etat à Paris.

    Selon un témoin présent sur place, « vers 16h30, une quinzaine de personnes, certaines habillées en noir, d’autres avec un gilet jaune, ont défoncé la porte du ministère avec un engin de chantier. »

    Les intrus sont rentrés dans la cour, s’en sont pris à des véhicules et sont rapidement repartis. Le secrétaire d’Etat et ses collaborateurs ont eux été mis en sécurité.

    Les lieux, situés rue de Grenelle, abritent également le ministère des Relations avec le Parlement et se situent non loin de Matignon.

    Selon nos informations, des tentatives d’intrusion ont également eu lieu dans d’autres ministères.

    http://www.leparisien.fr/politique/benjamin-griveaux-evacue-de-ses-bureaux-apres-une-intrusion-violente-05-01-2019-7981473.php

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  5. "Sa chance, c’est que Marine Le Pen est extrêmement nulle. N’importe qui du PS, du Modem, de LREM ou de LR pourrait la battre."

    Je ne crois pas. La force de Macron, c'est la division de l'opposition "populiste" incapable de s'unir autour d'un projet cohérent et les institutions de la 5ème République qui le sur-protègent. Une coalition M5S-Liga comme en Italie qui a permis de défaire Renzi n'est pas possible en France ... pour le moment. L'irruption sur la scène politique du mouvement des Gilets jaunes va peut-être changer la donne.

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