dimanche 25 septembre 2011
Emmanuel Todd, chroniqueur et analyste politique de talent
Emmanuel Todd est une de mes références les plus importantes, tant la qualité de ses livres révèle une analyse qui puise dans l’ensemble des sciences humaines pour remettre en perspective notre histoire. Je n’ai pas été déçu avec son dernier opus « Après la démocratie ».
Cette élection semble avoir été le déclencheur du livre. Elle permet à Emmanuel Todd de révéler un talent de chroniqueur politique dont la plume acide révèle un sacré brio. Il qualifie le second tour de « choc de deux vides » et en résume l’issue d’une manière très juste : « les électeurs qui avaient peur de l’incompétence de Ségolène Royal l’ont finalement emporté sur ceux qui avaient peur de la brutalité de Nicolas Sarkozy ». On pourra ajouter que certains avaient peur des deux et devaient arbitrer entre le moindre de deux maux… Il avance également que les quatre candidats principaux étaient de droite : d’extrême droite, de droite extrême, de centre-droit et « de droite loufoque socialo-traditionnaliste ».
Le capitalisme social du prix Nobel de la paix Muhammad Yunus
Par-delà les exemples parlants de la Graamen Bank et de tous ses développements, l’apport majeur de Muhammad Yunus est sa philosophie de la vie, positive, humaine, entreprenante et qui remet l’économie à sa place, à savoir un moyen et pas une fin.
Un libéral raisonné, raisonnable, et surtout humain
L’intérêt de la réflexion de Muhammad Yunus est qu’il s’agit de quelqu’un qui croît fondamentalement à l’économie de marché, notamment comme un moyen de sortir les pauvres de la misère mais qui en refuse les dérives théologiques des ultralibéraux. C’est ainsi que s’il reconnaît que la charité « convient aux situations de désastre » ou « pour ceux qui sont trop handicapés », il affirme « nous avons parfois tendance à nous reposer sur la charité » et que « l’aumône encourage davantage la dépendance que l’autonomie et la confiance ». C’est pourquoi « la Graamen Bank encourage à créer (des) fonds de sécurité plutôt qu’à compter sur les dons », y compris au Bangladesh, pays souvent ravagé par les inondations.
À la remise du prix Nobel de la paix, il affirmait être « favorable au renforcement de la liberté des marchés » mais « très mécontent des restrictions conceptuelles imposées aux acteurs du marché. Elles proviennent de l’hypothèse que les entrepreneurs sont des êtres humains unidimensionnels, qui se consacrent (…) à une seule mission : maximiser le profit. Cette interprétation du capitalisme isole les entrepreneurs de toutes les dimensions politiques, affectives, sociales, spirituelles, environnementales de leur vue. Elle a peut-être été conçue comme une simplification justifiée ; mais cette simplification fait abstraction de l’essence de la vie humaine. » Cette présentation rappelle beaucoup la « Dissociété » de Jacques Généreux.
À ce titre, il critique les inégalités d’un système, où, selon une étude des Nations Unies, les 1% les plus riches détiennent 40% des actifs mondiaux et les 10% les plus riches 85%. En fait, il montre que « les marchés libres ne sont pas conçus pour résoudre les problèmes sociaux » mais peuvent au contraire les exacerber, tout comme la globalisation. Il utilise alors une parabole où il compare le commerce mondial à une « autoroute à cent voies s’entrecroisant sur toute la surface du globe », où les camionnettes des petits entrepreneurs bangladais doivent affronter les camions géants des grandes puissances, ce qui nécessite une régulation équivalente à un code de la route, un encadrement du fonctionnement du capitalisme.
Des propositions concrètes : le social business
Donner accès au crédit aux plus pauvres devient alors une activité sociale car les conditions du marché sont trop restrictives. Il vante l’esprit d’initiative des pauvres et leur volonté de s’en sortir, soulignant les taux de remboursement de la Graamen Bank, souvent supérieurs à ceux des banques classiques. Il souligne ainsi qu’une activité rentable a pu être établie en prêtant aux plus pauvres, qui n’avaient pas accès au crédit auparavant. Ce manquement du marché démontre pour lui un disfonctionnement, qui ne peut être corrigé que par un « social business » comme Graamen Bank.
Pour lui, il n’y a guère d’espoir à avoir dans les entreprises traditionnelles où « la recherche du profit l’emporte toujours ». C’est pourquoi il propose la création de « social business », des entreprises dont l’objectif ne serait pas le profit (mais dont les comptes seraient équilibrés et qui s’autofinanceraient) mais dont les objectifs seraient avant tout sociaux ou environnementaux. Il soutient que beaucoup de gens pourraient préférer travailler dans de telles structures. Il appelle donc à leur développement, qui pourrait être financé par les mêmes personnes qui financent des associations. Il propose une cotation dans des bourses spécifiques et appelle le FMI et la Banque Mondiale à les aider.
Enfin, il pousse le vice jusqu’à suggérer aux Etats-Unis qu’un « social business » se voit confié la prise en charge de la couverture sociale des 47 millions de personnes qui en sont privées aujourd’hui. Au global, Yunus égratigne souvent les Etats-Unis, dont il dénonce les positions sur les accords de Kyoto, les plus de 500 milliards de dollars engloutis dans la guerre en Irak ou son protectionnisme commercial. En 2006, les 3,3 milliards d’exportations bangladaises ont ainsi généré autant de droits de douanes (500 millions) à Washington que les 54 milliards d’exportations du Royaume-Uni…
Ce livre est doublement enthousiasmant : par l’optimisme, l’humanisme et la volonté de s’en sortir de son auteur, pourtant issu d’un pays pauvre parmi les pauvres. Et il dessine également une possible alliance entre la vieille Europe (France, Allemagne) et la jeune Asie pour refonder le capitalisme.
Source : Vers un nouveau capitalisme, Muhammad Yunus, JC Lattès, texte publié en janvier 2009
Les paris du prix Nobel de la paix Muhammad Yunus
Il y a des livres qui marquent plus que d’autres. Celui du prix Nobel de la Paix 2006 Muhammad Yunus, l’inventeur du micro crédit au Bangladesh, fait partie des meilleurs livres d’économie politique que j’ai pu lire, un exemple d’humanisme que je conseille vivement.
La Graamen bank, la banque des pauvres
Muhammad Yunus vient du Bangladesh. Après avoir étudié puis enseigné l’économie aux Etats-Unis, il est revenu dans son pays natal en 1972 et s’est engagé dans la lutte contre la pauvreté. C’est en travaillant sur un programme d’irrigation qu’il a compris l’importance du crédit dans la lutte contre la pauvreté. Il cite le cas d’une femme, Sufiya Begum, qui « avait recours au prêteur local pour obtenir l’argent nécessaire à l’achat du bambou servant à fabriquer les tabourets. Mais le prêteur ne lui donnait de l’argent que si elle acceptait de lui vendre la totalité de sa production au prix qu’il fixerait », dans un « arrangement inéquitable ».
Patrick Artus développe les dangers de la globalisation
En juin 2008, Patrick Artus et Marie-Paule Virard ont publié un ouvrage intitulé « Globalisation, le pire est à venir ». S’il ne traite naturellement pas des événements de l’automne, ce livre constitue un bon résumé des problématiques actuelles de la globalisation.
Une synthèse utile des limites de la globalisation
Ce livre ne s’adresse pas forcément aux plus spécialistes qui pourront le trouver un peu basique ou à ceux qui recherchent une analyse de la crise de cet automne. Néanmoins, alors que le débat dérive un peu trop sur des comportements individuels malhonnêtes comme ceux de Bernard Madoff, il est utile de se voir rappeler l’ensemble des problèmes que pose la globalisation, dans un petit livre de 150 pages, facile à lire et qui contient des explications très pédagogiques de l’ensemble des notions abordées.
Les solutions politiques de Joseph Stiglitz
L’un des intérêts majeurs du livre de Joseph Stiglitz est, outre son analyse pertinente des dérives du néolibéralisme, de proposer des solutions pour encadrer la mondialisation, lui donner enfin un visage humain et faire en sorte qu’elle profite à tous, et notamment aux plus pauvres.
Avant de développer plus avant les propositions de l’auteur, je crois qu’il est important de montrer à quel point Joseph Stiglitz a bien compris le fonctionnement actuel de l’économie. Alors qu’il a écrit son livre en 2002, il annonce la crise des subprimes qui s’est déclenchée cinq ans après et en explique le mécanisme : « lorsque les prix de l’immobilier montent, les banques estiment qu’elles peuvent prêter davantage, puisqu’elles ont les immeubles comme gages. (…) Les promoteurs immobiliers voient des profits rapides à faire en construisant de nouveaux bâtiments – jusqu’au moment où il y en a trop. Alors, les promoteurs ne parviennent plus à louer leurs mètres carrés, ils ne peuvent pas rembourser leurs emprunts, et la bulle éclate ». Il montre également le phénomène pervers que créé le soutien aux fonds en cas de crise : « ceux-ci font donc l’hypothèse qu’il y aura, le cas échéant, une opération de sauvetage, et sont donc moins incités à examiner de près si les emprunteurs pourront rembourser », ce qu’il appelle « l’aléa moral ».
L’analyse politique de Joseph Stiglitz
En fait, Joseph Stiglitz, bien qu’économiste et technicien, dresse finalement un constat très politique des erreurs du FMI. Il dénonce une vision trop abstraite et théorique de l’économie, à laquelle il oppose une vision plus humaine et pragmatique, à l’écoute des peuples.
Si l’auteur dénonce leur dogmatisme, il réfute de mauvaises intentions : « le FMI n’a jamais voulu nuire aux pauvres, il pensait que la politique qu’il préconisait leur serait en définitive profitable ». Il soutient cependant que la trop grande proximité des décideurs (FMI, banquiers, mais aussi ministres) avec la communauté financière, où certains ont travaillé, créé une trop grande uniformité de vue, et un dogmatisme qui s’expliquent aussi par la bulle dans laquelle ils vivent. Ce dogmatisme fait que « le FMI confond les fins et les moyens », que « libéraliser le système financier (devient) une fin en soi ». Et son expérience lui permet de montrer par de nombreux exemples comment le FMI se comporte de manière quasi-coloniale avec les pays qu’il aide, ne souffrant aucune remise en question ou adaptation de ses préconisations.
Joseph Stiglitz critique les excès du néolibéralisme
Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie, ancien conseiller de Clinton, a démissionné en 1999 de son poste d’économiste en chef de la Banque Mondiale pour entamer une croisade contre le « consensus de Washington ». « La grande désillusion », parue en 2002, est un de ses ouvrages majeurs.
Là encore, le point intéressant avec Joseph Stiglitz est que son analyse n’est pas inspirée par une opposition au capitalisme, bien au contraire. S’il soutient qu’ « aujourd’hui, la mondialisation, ça ne marche pas. Ça ne marche pas pour l’environnement. Ça ne marche pas pour la stabilité de l’économie mondiale », il affirme également que « en soi, la mondialisation n’est ni bonne, ni mauvaise. Elle a le pouvoir de faire énormément de bien. (…) ». Et s’il affirme que « pour bien des gens, elle s’apparente plutôt à un désastre absolu », il souligne également « que la mondialisation peut être une force bénéfique : celle des idées démocratiques (…). La mondialisation a aidé des centaines de millions de personnes à améliorer leur niveau de vie au-delà de ce qu’eux-mêmes auraient cru imaginables ».
Robert Reich fustige les excès du capitalisme (2/2)
L’un des intérêts particuliers de ce livre est l’addition d’une analyse politique au constat économique. Et même si ce constat présente un tropisme Américain assumé, il représente une nourriture intellectuelle très intéressante, y compris pour le vieux Continent.
De manière surprenante, dans la préface spécifique de l’édition française, Robert Reich développe une thèse proche des idées de Jacques Généreux. Il soutient qu’une part de nous raisonne de manière purement individuelle et égoïste et qu’une autre part est davantage tournée vers les autres. Il soutient que « nous sommes doubles : nous sommes consommateurs (…) mais nous sommes aussi des citoyens soucieux du bien commun ». Comme Généreux, il affirme que « depuis plusieurs décennies, nous assistons à une modification de l’équilibre du pouvoir à notre détriment, en tant que citoyens, mais à notre avantage, en tant que consommateurs et investisseurs ». Il se demande alors si « ce que nous gagnons (…) vaut le prix à payer » car « nous ne sommes pas (…) uniquement des consommateurs et des investisseurs. Nous travaillons pour gagner notre vie », ce qui pose la question de l’évolution des rémunérations.
Robert Reich fustige les excès du capitalisme (1/2)
Robert Reich a été le secrétaire d’Etat à l’emploi de Bill Clinton et est aujourd’hui professeur à Berkley. Il livre un constat sévère sur l’évolution du capitalisme dans son livre « Supercapitalisme ».
Si son analyse est uniquement centrée sur les Etats-Unis, elle est intéressante à plusieurs titres. Tout d’abord, on peut considérer que les Etats-Unis devancent l’Europe dans l’évolution économique. Ensuite, son analyse économique se double d’une analyse politique et d’une capacité à formuler des propositions pour corriger les excès actuels. De manière assez surprenante, ses analyses rejoignent finalement celles d’économistes de la vieille Europe, comme Gréau ou Généreux, même si les solutions qu’il préconise divergent du fait des différences de nos deux continents. Enfin, on peut louer son souci de vulgarisation qui fait que son livre se lit presque comme un roman.
Jean-Claude Michéa critique le néolibéralisme
Publié quelques mois après « La dissociété » de Jacques Généreux, « L’empire du moindre mal » du philosophe Jean-Claude Michéa, présente une opinion très proche, dans un livre plus court et naturellement centré sur l’analyse philosophique.
C’est ainsi que l’auteur souligne que « c’est vraisemblablement cette hantise de la guerre civile qui explique, en premier lieu, les raisons pour lesquelles les philosophes du 17ème et 18ème siècle décrivent presque toujours leur « état de nature » comme un état où règnerait nécessairement la guerre de tous contre tous ». Jean-Claude Michéa soutient que cela a favorisé « la guerre de l’homme contre la nature, conduite avec les armes de la science et de la technologie, guerre de substitution (…) à la guerre de l’homme contre l’homme ». Cela explique, comme le souligne Benjamin Constant, que « le but des modernes est la sécurité dans les jouissances privées ». La pensée libérale prend sa source dans une vision très noire de l’homme « incapable de vrai et de bien », selon Pascal ou « libre que pour le mal » pour Luther.
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