mardi 3 novembre 2015

Les média, pointe avancée du néolibéralisme

Bien des alternatifs sont très sévères à l’égard de ces médias trop uniformes et fermés à certains débats pourtant légitimes (euro, protectionnisme, liberté de parole). Certains y voient une manipulation et un grand dessein totalement conscient. Et s’il s’agissait d’une conséquence et non d’une cause ?



De la condition de journaliste

En effet, le monde des médias est loin d’être le plus tendre. On peut penser qu’il est, malheureusement, en avance sur l’évolution de nos sociétés. Une petite poignée d’animateurs ou de journalistes stars gagnent des fortunes absolument colossales, quand une immense majorité, pourtant souvent très diplômée, travaille pour une bouchée de pain dans des conditions très précaires. Le salaire moyen des journalistes n’est sans doute pas assez élevé et très décalé avec le niveau d’étude, outre l’insécurité professionnelle et les conditions de travail, imposant parfois de travailler tôt, tard ou le week-end. La précarisation du salariat est plus avancée dans cette profession qu’ailleurs, malheureusement. La réforme du droit du travail et l’uberisation sont déjà une réalité pour bien des journalistes, qui travaillent en piges…

Pire, on peut imaginer que la situation s’est largement dégradée depuis quinze ans, avec le développement d’Internet, qui a fait un mal colossal au modèle d’affaire de bien des médias, au premier rang desquels toute la presse écrite, dont les recettes publicitaires ont été en bonne partie vampirisées par les géants d’Internet, notamment Google ou Facebook, qui tirent profit de leur travail en récupérant une bonne partie de leurs recettes. Les conséquences sont simples : des équipes toujours plus réduites, précarisées et mal payées, qui ont parfois du mal à faire autre chose que de la reprise de dépêches ou des comptes-rendus sans mise en perspective de faits divers, au détriment de l’analyse de fond qui devrait être la matière première de notre démocratie et se transforme parfois en produit insipide et léger.

Des conséquences sur le traitement de l’information

Les journalistes vivent aujourd’hui dans un monde de plus en plus inégal, où une poignée de très très riches côtoient une immense majorité de précaires mal payés, de plus en plus souvent détenus par des oligarques aux intentions pas toujours purement journalistiques. Beaucoup ont oublié l’idée de sécurité de l’emploi et des protections sociales, les hausses de salaires étant pour beaucoup un lointain souvenir. Faut-il alors être étonné du traitement incroyable de la question de la hausse du SMIC par le Monde, qui s’est aligné sur la ligne la plus dure du Medef, faisant passer bien des patrons, comme les Mulliez, pour des rêveurs presque marxistes qui dénoncent les dirigeants rémunérés à plus de 20 fois le SMIC ? Idem pour Uber, qui pourrait apparaître comme un gain de pouvoir d’achat dans l’ère du temps.

La logique néolibérale la plus extrême est devenue le quotidien des journalistes, avec sans doute quelques années d’avance sur le reste de la population, ce qui peut expliquer une forme de résignation à l’égard de certaines évolutions qui peuvent apparaître comme une forme pas totalement illégitime d’alignement sur leur condition. Cette marche en avant de la régression sociale, à laquelle ils n’adhèrent peut-être pas totalement ils la voient sans doute de manière assez résignée, d’autant plus que leur fond idéologique est souvent libéral-libertaire. Mais on peut aussi voir dans le fond culturel de bien des journalistes une conséquence de leur mode de vie, plongés qu’ils sont dans les eaux froides du grand bain néolibéral. Comment imaginer qu’une autre façon de faire est possible quand on vit ainsi ?


Il est donc largement une erreur d’incriminer les journalistes de manière parfois agressive quand on combat les idées néolibérales. Plus que d’autres, ils sont des victimes de ce système bien plus qu’ils n’en sont les architectes. Où il apparaît qu’il faut aussi réfléchir à la condition des médias.

20 commentaires:

  1. Etre néolibéral, ce n'est pas être en avance mais être en retard. L'apogée du libéralisme, sur le plan intellectuel, c'était les années 80. Aujourd'hui, même s'il est plus que jamais au pouvoir, le néolibéralisme est mort intellectuellement.

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  2. rienn d'etionnat dans un pays ou la presse est en grande partie possede comme outil de lobbying par des grand groupes + 2 milliards de subventions publiques :

    Face à la crise de la presse quotidienne française, l'État français en 2010 a versé 1,8 milliard d'euros qui se répartissent en :

    - Aides à la presse écrite (diffusion, pluralisme, modernisation) :
    Crédits inscrits en loi de finances : 436,9 M€
    Déficit supporté par La Poste : 399 M€
    Aides indirectes : 200 M€
    Allocation forfaitaire journalistes : 20 M€
    > Sous-total presse papier + en ligne : 1 055,9 M€
    - Financement de l’audiovisuel : 497,9 M€
    - Audiovisuel extérieur (RFI, France 24 et TV5 Monde) : 199,1 M€
    - Soutien aux radios locales : 29 M€ Fonds de soutien à l'expression radiophonique
    - Les chaînes Public Sénat + La Chaîne parlementaire : 31,6 M€
    TOTAL : 1 813,5 M€10.

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  3. Le modèle des journaux francais n'a pas grand chose de libéral quand on considère le montant des subventions publiques qui le soutient à bout de bras. Encore une fois, vous confondez libéralisme et capitalisme de connivence. L'état maintient les subventions et les lèches bottes starisés, dinosaures souvent proches de la retraite, continuent de cirer les pompes du pouvoir.

    Le monde francais du cinéma fonctionne sur le même modèle. Quelques stars qui vivent de l'exception culturelle maintenue par l'état et le reste, la piétaille des intermittents précaires.

    Même dans la fonction publique vous trouvez ce clivage, des titulaires de postes stables avec une armée de vacataires ou autres intérimaires payés au lance pierre.

    Faudrait arrêter de toujours tout mettre sur le dos du libéralisme, alors qu'il s'agit dans la plupart des cas d'un capitalisme de connivence qui crée une rente de situation pour des bien placés subventionnés par l'état au détriment du reste.

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    1. Quel est donc votre libéralisme qui n'aurait aucun de ces défauts?
      En fait le libéralisme est une auberge espagnole dans lequel on trouve tout et son contraire. Il y a le libéralisme économique et le libéralisme politique qui ont chacun autant de définition et de contenu que de pays qui l'appliquent.

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    2. @anonyme 09:37

      Bien d'accord.
      Quand on voit le piètre niveau et le manque d'intérêt des journaux et du cinéma français, ceci explique peut-être cela...
      D'ailleurs ces deux mondes (plus celui de la fonction publique d'ailleurs) sont un bon moyen de placer les fi-fils et les fi-filles de.

      ***Jacko***

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    3. Capitalisme de connivence sous entend que des groupes de personnes aux interêts bien compris s'organisent en lobby ou en association de pensée (tink tank) pour mettre en place un système de captation de la richesse...la recherche de profit ,la libre association et le lobbysme sont bien défendus par le libéralisme non ?

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  4. Sans doute.

    Cela n'empêche pas qu'il y a aussi un problème avec la formation des journalistes, qui ne doit pas être de très bonne qualité vu les résultats.

    Qu'il y ait une volonté de vengeance sur les autres suite à leur propre statut est bien possible, et n'est pas honorable.

    Et le bain libéral-libertaire existait avant internet, et concerne aussi les stars bien payées.

    Donc si effectivement il faudrait améliorer leur statut, il faut aussi être conscient des problèmes de mauvaise qualité du journalisme induits par exemple par la formation ou le recrutement.

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  5. Il n'y a de journaliste que d'indépendant pour le reste ce ne sont que des perroquets a la solde!

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  6. @Moi
    Et moi qui pensais que l'apogée du libéralisme était plutôt le milieu du 19e siècles avec les enfants dans les mines!

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    1. je parle du néolibéralisme. Il est encore tout puissant mais idéologiquement,il est mort. Un peu comme le communisme était mort dans les esprits dans les années 70-80 alors même que l'URSS était à l'apogée de sa puissance.

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  7. "le lobbysme sont bien défendus par le libéralisme non ?"

    Non !

    "Quel est donc votre libéralisme qui n'aurait aucun de ces défauts? "

    Le libéralisme, le capitalisme de connivence est d'ailleurs largement amplifié par les souverainismes protectionnistes qui fonctionnent comme des mafias de capitalisme nationaliste de connivence, Russie, Chine... au profit d'une oligarchie de cooptation qui en France comprend les énarques de Bercy et les grosses entreprises privées qui son cul et chemise pour se renvoyer l'ascenseur et s'échanger les prébendes.

    Les journaux appartenant à des gros trusts privés ne devraient recevoir aucune subvention, c'est ça le libéralisme.

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  8. "Plus que d’autres, ils sont des victimes de ce système bien plus qu’ils n’en sont les architectes."

    Et à quelle date sont-ils devenus des victimes ? L'ont-ils toujours été ?


    De Gaulle : "“Peyrefitte, je vous supplie de ne pas traiter les journalistes avec trop de considération. Quand une difficulté surgit, il faut absolument que cette faune prenne le parti de l’étranger, contre le parti de la nation dont ils se prétendent pourtant les porte-parole. Impossible d’imaginer une pareille bassesse – et en même temps une pareille inconscience de la bassesse.

    Vos journalistes ont en commun avec la bourgeoisie française d’avoir perdu tout sentiment de fierté nationale."


    "Albert Camus dans Combat, le 31 août 1944 : « L’appétit de l’argent et l’indifférence aux choses de la grandeur avaient opéré en même temps pour donner à la France une presse qui, à de rares exceptions près, n’avait d’autre but que de grandir la puissance de quelques-uns et d’autre effet que d’avilir la moralité de tous. Il n’a donc pas été difficile à cette presse de devenir ce qu’elle a été de 1940 à 1944, c’est-à-dire la honte du pays. »" (http://expositions.bnf.fr/presse/arret/04-3.htm)

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  9. @ Lowcarber et anonyme

    Les subventions publiques n’excluent pas un effondrement des recettes publicitaires avec le déplacement des consommateurs de média payants vers un Internet gratuit. Les recettes globales ont beaucoup baissé, précarisant leur modèle économique. Nous avons la concomitance d’un fort soutien public et des effets du néolibéralisme le plus brutal.

    @ Anonyme

    Bien plus que la formation, des contraintes économiques

    @ Bip

    Il ne faut pas prendre une foucade privée non destinée à être publique pour un jugement complet et public

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    1. "Bien plus que la formation, des contraintes économiques"

      Non, je ne crois pas.

      Les contraintes économiques jouent aussi, mais vous ne pouvez pas négliger le fond.
      Malgré leurs diplômes, ce sont des andouilles, sans quoi ils ne tomberaient pas dans tous les panneaux comme on le voit régulièrement dans leurs articles. Sans parler des erreurs factuelles qu'on voit parfois.

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  10. Tu as raison Laurent de mettre en lumière la précarité dans le monde du journalisme. Ceci dit, l'esprit de défiance qui grandit par rapport aux médias est plutôt salutaire.

    Ces derniers sont de plus en plus les instruments du maintien de l'ordre politique, d'un côté en se faisant l'écho complaisant du bipartisme néolibéral, de l'autre en orientant lourdement l'offre télévisuelle vers le divertissement et l'information vers la soupe aux faits divers et brèves de comptoir.

    On a globalement raison de cracher dessus, même s'il ne faut pas faire comme Mélenchon qui, en fulminant dès qu'une question le gêne, passe pour l'énervé de service

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  11. @LH,

    Cinq questions :

    1. Comment définit-on le journalisme et sa pratique ?

    2. Y a t-il plusieurs formes de journalisme ?

    3. Qu'est-ce que le journalisme d'opinion, et est-ce là encore du journalisme ?

    4. La précarité économique se traduit-elle par la contrainte ou le conformisme idéologique ?

    5. De combien de temps d'exposition médiatique ont bénéficié chacun de nos députés et sénateurs dans l'espace public ces trois dernières années, et que représente cette exposition en moyenne pour chaque individu par rapport à celle en moyenne et par individu des principaux éditorialistes des médias principaux sur cette même période ?

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  12. Je trouve que le systeme que tu décris n'a rien de néolibéral : il est purement libéral... Le neoliberalisme est inseparable du libre-echange généralisé. Or les journalistes ont tout de meme un gros avantage sur l'ouvrier d'usine, ils sont protégés par le protectionnisme le plus efficace et contre lequel l'OMC et l'UE reunis ne peuvent rien : la langue.

    ca fait une sacré différence, et ca explique assez bien je pense cette incompréhension journalistique des mecanismes à l'oeuvre dans la mondialisation. Et on se retrouve avec le mythe de la mondialisation et de l'Europe fédérale heureuse, du canard enchainé au point, en passant par tous les grands journaux de ce pays.

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  13. @ Anonyme 6h48

    Ces généralisations sont outrageuses

    @ Jauresist

    Il ne sert à rien de leur cracher dessus. En revanche, il faut pointer leurs erreurs ou leurs parti-pris

    @ Demo-soc

    La protection de la langue était insuffisante pour les protéger des effets de la révolution numérique

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  14. Mélenchon en 2012 avait bien pointé le problème démocratique que créait la grande précarité dans le milieu journalistique.

    Sinon, comme élément de solution à la crise de la presse, pourquoi ne pas faire évoluer les subventions publiques à la presse en un impôt spécial avec en contrepartie offerte au contribuable de choisir un abonnement parmi les titres de presse considérés comme presse d'information et d'opinion.

    1) cela permettrait de recentrer les aides à la presse sur les journaux qui participent vraiment au débat public et à l'information des citoyens. Aujourd'hui, ces aides profitent à toutes sortes de revues spécialisées, voire de magazines TV!

    2)cela redonnerait un auditoire à la presse, dont la mesure des audiences donnerait un baromètre intéressant de l'opinion publique, et un regain en terme d'attrait publicitaire pour les plus plébiscités.

    3)cela fournirait une "nouvelle" source d'information pour le citoyen, favorisant une meilleure connaissance des sujets politiques.

    4)comme en agriculture avec la critique de la PAC, cela redonnerait du dynamisme aux journalistes qui se remettraient à vivre non plus sous perfusion publique mais directement de leur travail.

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