samedi 2 novembre 2019

Sapir définit les fondements de la souveraineté (1/3) : le ciment de nos sociétés

C’est un livre essentiel de Jacques Sapir, sorti en 2016, sans doute le livre de référence pour réfléchir à la notion de souveraineté, dans ses dimensions les plus importantes. Ce livre ambitieux, foisonnant, mais également remarquablement structuré, prolonge une série de textes de 2013, et représente le meilleur plaidoyer existant pour rétablir pleinement la souveraineté des nations.


La souveraineté est un fondement de la nation

Ce livre est d’autant plus actuel aujourd’hui, que, fondamentalement, rien n’a véritablement changé sur le sujet depuis 2016. Il enrichit et prolonge la série de textes publiés sur son ancien blog début 2013, « Comment sommes-nous dépossédés de la démocratie », tellement remarquables qu’ils sont les seuls textes que j’ai inclus à mon glossaire de revues de livres importants pour comprendre la crise que nous traversons. Allant plus loin que ces textes, qui tournent autour du conflit entre la légitimité démocratique et la légalité envahissante et parfois tyrannique des règles dont notre époque est trop coutumière, il commence par souligner la place fondamentale de la souveraineté.

Et cela s’explique notamment par le moment où le livre a été écrit : « nous vivons un moment souverainiste. La décision du président de la République, M. François Hollande, d’instaurer l’état d’urgence à la suite des tragiques et odieux attentats du 12 novembre 2015 à Paris le prouve (…) parce que la liberté individuelle ne se construit jamais de manière individuelle, parce que nous sommes avant toute chose des animaux politiques et que nous vivons en société, il ne peut y avoir d’individus libres que dans une société libre ». En effet, à cette époque, même les moins souverainistes de nos dirigeants ont pris des libertés avec les règles européennes, sur la liberté de circulation des individus.

Plus globalement, Sapir rappelle que « la souveraineté définit aussi cette liberté de décider qui détermine les communautés politiques que sont les peuples à travers le cadre de la Nation et de l’Etat. L’oubli d’une dimension nécessairement sociale et collective de notre liberté caractérise le point de vue ‘libéral’ », mais, en France, « la Nation et l’Etat se sont à la fois construits dans la lutte contre les féodalités locales et contre les prétentions supranationales de la papauté et de la religion chrétienne ». Le commun doit passer avant le féodal ou le communautaire, contrairement à la pratique anglo-saxonne et explique notre divergence sur le prosélytisme vestimentaire qui discrimine les femmes.

Prolongeant la réflexion de ses notes de 2013, il souligne aussi son rôle démocratique : « La souveraineté est fondamentale à la distinction entre le légitime et le légal (…) La prétendue primauté que le positivisme juridique entend conférer à la légalité aboutit en réalité à un système total, imperméable à toute contestation, et par essence totalitaire (…) La liberté du peuple dans le cadre de la Nation s’appelle justement la souveraineté. C’est pourquoi elle est essentielle à l’existence de la démocratie ». De manière très actuelle, avec le Brexit, il soutient que « parler de souveraineté ‘de gauche’ ou ‘de droite’ n’a pas de sens, ou ne peut avoir qu’un sens caché, celui d’un refus, de fait, de la souveraineté ». Le principe de la souveraineté est justement de permettre de choisir des directions différentes.

Plus globalement, pour lui, « une collectivité politique suppose une volonté affirmée de vivre ensemble ». Il souligne l’importance du « fait de parler la même langue » dans le processus historique de constitution du peuple. Et ce peuple a besoin de souveraineté pour exister car elle permet l’action collective même si « l’existence d’un intérêt commun n’efface pas (les) conflits, mais doit s’enraciner dans la compatibilité de leurs modes de gestion (…) La constitution d’un peuple uni dans sa volonté de vivre ensemble et de créer en commun, même si cette volonté peut être en partie le fruit d’institutions qui ont construit des affects nécessaires, est bien le point de passage obligé sans lequel la constitution d’une nation ne peut qu’échouer », à mille lieues du projet de l’Union Européenne…

Avec ce livre, Jacques Sapir signe une réflexion indispensable à la question de souveraineté, que toute personne qui s’y intéresse a intérêt à lire. Dans les deux prochaines notes à son sujet, je reviendrai sur les processus de remise en cause de la souveraineté, particulièrement à l’œuvre en Europe, puis comment les débats de société sont parfois utilisés pour l’affaiblir et comment l’éviter.


Source : « Souveraineté, démocratie, laïcité », Jacques Sapir, Michalon

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