dimanche 22 février 2026

Au cœur de la bulle boursière de Tesla

Mon dernier papier sur les résultats 2025 de Tesla, où je pointais le grand écart entre les résultats et les promesses qui semblent les seuls déterminants du cours délirant de l’action de l’entreprise d’Elon Musk, a déclenché de nouveaux échanges sur X, notamment avec @Ev92Revolution. L’occasion d’une nouvelle expérience sociologique de plongée dans une bulle boursière en cours.

 


Croire que les arbres montent jusqu’au ciel

 

Bien sûr, la bulle boursière autour de Tesla n’est pas seulement une hallucination. Le parcours de l’entreprise jusqu’en 2023 a quelque chose d’extraordinaire dans une industrie du temps long, où les positions bougent lentement. La multiplication par 3 en 3 ans des volumes vendus et une rentabilité au niveau des meilleurs pouvaient donner un certain sens à la valorisation extraordinairement supérieure de l’entreprise d’Elon Musk. Mais, comme je le pointe depuis le début 2025, l’entreprise est entrée dans un nouveau cycle. Son chiffre d’affaires a reculé depuis 2023, ses profits se sont effondrés de 75%. Le cours de l’action aurait dû s’effondrer. Mais les promesses de développement dans l’énergie, les véhicules autonomes et la robotique ont permis aux marchés, jusque là, de rester très optimistes, créant un grand écart avec peu de précédents entre les résultats actuels de l’entreprise et sa valorisation boursière.

 




Ma contestation de ce grand écart attire les reproches de quelques fans de Tesla. Ce faisant, cela me permet de replonger dans une véritable expérience sociologique. C’est une chose de lire des livres d’économie sur les crises financières, il est extraordinairement complémentaire d’échanger avec les acteurs de ces bulles et lire ce qui se dit parmi ceux qui pensent que le cours de Tesla peut encore être multiplié par 20, ou même 80. Car il y a des personnes qui affirment que l’action Tesla pourrait valoir 10 000 dollars, et d’autres qui rêvent que Tesla sera la première entreprise qui vaudra 100 000 milliards de dollars : je vous conseille cette vidéo où l’on voit une pseudo-experte qui ressemble plus à une voyante sous acide. Même en supposant que Tesla conserverait une capitalisation boursière égale à 100 ou 400 fois ses profits (les GAFAM tournent plutôt entre 25 et 35), cela suppose de réaliser 250 à 1000 milliards de profits par an… Des chiffres qui semblent totalement irréalistes et délirants, qui décrédibilisent leurs auteurs.

 


Quand la foi remplace le raisonnement (taire / fatigue)

 

D’ailleurs, lors de mes échanges avec @Ev92Revolution, il est difficile de mener une discussion raisonnée, arguments contre arguments, faits contre faits. J’ai été interpellé des dizaines de fois sur les mauvais résultats de Mercedes, Stellantis et Renault. Bien sûr, je ne consacre pas de papiers spécifiques à leurs résultats, mais c’est simplement parce la valorisation boursière de ces entreprises ne me semble pas anormale. Le cas Tesla est intéressant car il est une illustration particulièrement marquante des bulles financières et que je trouve intéressant de chroniquer une bulle alors qu’elle se développe, et pas après, quand elle a éclaté. Bien sûr, c’est plus délicat car on peut se tromper sur ses prévisions, et il faut affronter l’opinion dominante, qui soutient cette valorisation, mais mon intérêt pour les bulles financières explique la raison pour laquelle j’accorde autant d’intérêt au parcours boursier de Tesla depuis plusieurs années.

 


En outre, les saillies d’@Ev92Revolution tombent souvent à plat. Certes, les résultats de Mercedes ont bien baissé, mais son résultat net a moins baissé que celui de Tesla depuis 2023Ironiser sur le premium des constructeurs allemands est un peu risible sachant que le prix moyen des Tesla a fondu de plus de 20% et se situe aujourd’hui plus de 30% sous le prix moyen d’une Mercedes. Il y a quelques jours, j’ai été interpellé sur les résultats de Renault, mais les messages ont vite disparu… Il faut dire que si les profits opérationnels de Renault ont reculé, la baisse est limitée, et infime par rapport à l’effondrement de ceux de Tesla (-75% en deux ans) et le constructeur français est parvenu à faire progresser ses ventes en 2025, une belle performance alors que bien des constructeurs, dont Tesla ont vu les leur baisser… Et quand il ne parvient plus à discuter, @Ev92Revolution demande de se taire ou parle de fatigue…

 


Les nombreuses interpellations sont souvent dérisoires. Il y a le rappel du fait que Tesla est leader sur un marché, ou que la Model Y reste la voiture la plus vendue quelque part. Ce n’est pas totalement inintéressant mais je n’avais jamais affirmé le contraire, et cela ne change rien au recul des ventes de l’entreprise, qui a largement perdu le titre de premier constructeur automobile électrique au monde en 2025, loin derrière BYD (2,25 millions contre 1,65). Le décompte, journalier, des nouveaux robotaxis déployés par Tesla est assez dérisoire pour les résultats financiers de l’entreprise en 2026… Tesla n’avait facturé qu’un million de miles fin 2025 contre plus de 100 pour Waymo... @Ev92Revolution m’a même opposé le tweet d’un fan qui s’extasie du déploiement de 8 nouveaux robotaxis dans les dernières 24 heures, portant le total à 344… et se lançait dans un calcul ridicule évoquant 1,8 millions de robotaxis dans un an

 


Débattre sereinement d’un business

 

Bien sûr, le marché des taxis autonomes, probablement la première raison de la valorisation actuelle de Tesla, est un marché prometteur. Des prévisions, chiffrées en milliers de milliards, circulent. Et la position de Tesla sur la conduite autonome, couplée au lancement du Cybercab, spécialement conçu pour ce marché, semble forte, avec notamment un coût d’usage qui serait bien plus faible que Waymo. Mais plusieurs questions se posent sur le potentiel de Tesla sur ce marché. D’abord, à quelle vitesse se développera-t-il et où ? On peut penser que bien des pays asiatiques refuseront d’offrir leur marché à des entreprises yankees comme Tesla et Waymo, en sacrifiant alors leurs conducteurs de taxis. Elon Musk annonçait le lancement de la conduite autonome en 2019. En 2026, elle émerge tout juste (le marché était inférieur à 1 milliard en 2025), avec une aide humaine... On peut aussi penser que la Chine ne laissera pas les entreprises US développer ce marché seules : elle fermera son marché et les concurrencera ailleurs

 


En outre, Tesla est parti après Waymo, et devra rattraper la filiale du groupe Alphabet, dont les moyens sont incomparables (plus de 100 milliards de profits en 2025, 30 fois plus que Tesla…). Bien sûr, Waymo perd 4 milliards pour 300 millions de chiffre d’affaires, mais Alphabet peut parfaitement se permettre de le faire : cela représente à peine 3% de ses profits, quand une telle somme représente la totalité des profits de Tesla en 2025. Bref, même si Tesla a des atouts technologiques, sans doute importants, il est tout sauf certain qu’Elon Musk s’impose sur ce marché. Je reste sceptique devant le choix d’un Cybercab à 2 portes seulement, non adapté aux familles ou aux groupes (même si cela peut être comblé par le Model Y). Plus globalement, il ne faut pas oublier que le marché du transport individuel est très différent, et impose d’acquérir une base de clients colossale pour gagner, et Tesla y affronte des cadors.



Waymo, c’est Alphabet et Google, dont l’OS équipe plus de 80% des téléphones portables du monde. Autant dire que, dans l’accès aux clients, Waymo a une vraie longueur d’avance. On peut rappeler ici qu’Uber compte plus de 200 millions de clients actifs par mois et qu’on peut se demander si l’entreprise restera passive face au développement des robotaxis si celui-ci atteint une taille critique. Bien sûr, ce serait un vrai changement de modèle d’affaire, mais il en va de même pour Tesla. Et si les robotaxis se développent, on peut imaginer deux grands marchés : ceux qui les opèrent, et ceux qui les construisent. Bien sûr, Tesla semble vouloir gagner en se positionnant sur les deux créneaux, mais on peut aussi imaginer que des difficultés à court terme à s’imposer comme le leader pourrait le faire se rabattre sur la position de fabricants de robotaxis : pas sûr que les marges soient les mêmes face à la concurrence chinoise.

 


Bref, derrière le conte de fées et les prévisions rose bonbon, il faut prendre du recul et bien évaluer la position de Tesla sur ce marché, qui n’est pas sans forces, mais qui affronte des acteurs redoutables dans un contexte où la vitesse de développement du marché reste encore très incertaine. Le cours actuel de Tesla ne semble reposer que sur une addition de prévisions plus optimistes les unes que les autres, que ce soit la croissance du marché, et la position de Tesla sur ce marché. Idem sur la robotique : même les prévisions avancées par Grok semblent un peu justes pour justifier la capitalisation boursière de Tesla, avec un CA attendu entre 4 et 38 milliards en 2030. En outre, la profitabilité des nouveaux marchés est souvent faible, du fait du caractère émergent et de la concurrence, notamment des acteurs chinois. Et avec les difficultés de Tesla sur le marché automobile, après l’échec du Cybertruck, même si l’entreprise lance son Semi, les leviers de croissance semblent bien courts pour justifier le P/E actuel d’environ 400…

 


Rien de politique ici dans mon étude du cas Tesla. Je prends cette étude pour un travail de recherche d’économie sur les bulles financières, que j’appuie sur des raisonnements business tout en ayant la chance de réaliser une observation sociologique des esprits animaux à l’œuvre depuis deux ans autour de l’action Tesla. Et je suis content d’avoir tous ces échanges, aussi désagréables soient-ils, car ils me permettent d’approfondir mon travail en documentant toujours davantage ce travail.

1 commentaire:

  1. Vivement les voitures autonomes permettant de se débarrasser enfin de tous les chauffeurs de taxi, de bus et de camions!

    RépondreSupprimer