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mardi 5 juillet 2016

Le véritable clivage du Brexit (billet invité)

Billet invité de Marc Rameaux, auteur de « L’homme moderne »


Le souffle de l’apocalypse tant annoncée par les thuriféraires de l’UE étant retombé en une semaine, et le résultat étant ce qu’il est malgré les menaces dignes du « Parrain » de la part du président de la commission, beaucoup de commentateurs ont cherché à comprendre quelles lignes sociales le Brexit avait tracées.

Gaspard Koenig en a entrepris une première « analyse » dans le Figaro Vox, dont la tonalité confine bien davantage au mépris et à la haine profonde qu’à la volonté de comprendre. 

lundi 13 avril 2015

Les analyses de David Graber sur la crise actuelle

Si « Dette : 5000 ans d’histoire » vaut (beaucoup) pour l’histoire de la monnaie, en notant son caractère profondément politique, et bien sûr, celle de la dette, ce livre a également l’intérêt de mettre en rapport notre histoire récente avec l’histoire passé, en offrant une lecture politique alternative.



L’austérité à deux vitesses

David Graeber commence le livre en citant le cas des hauts plateaux Madagascar où la suppression des programmes d’éradication des moustiques avait provoqué une épidémie de paludisme qui avait fait dix milles victimes en se demandant s’il « était justifié de perdre dix mille vies pour que la Citybank n’ait pas à reconnaître ses pertes sur un seul prêt irresponsable, d’ailleurs sans grande importance pour son bilan ». Il juge que certaines innovations financières étaient des « arnaques très élaborées », et que les banques spéculaient sur des paris assurés par « une compagnie d’assurance géante, qui, si elle coulait à pic sous le poids de la dette ainsi contractée (…) serait renflouée par le contribuable ».

Il rappelle qu’en 1980, le Congrès a abrogé la loi qui limitait les taux d’intérêt entre 7 et 10%, soit le retour de l’usure, et le développement des cartes de crédit, qui a permis « l’élimination de l’ensemble des législations restrictives qui plafonnaient les taux d’intérêt ». Pour lui, « le principe de l’honneur a été totalement retiré du marché », et, que, parallèlement, nous sommes tombés dans « l’autosacrifice ascétique ». Comme Paul Krugman, il dénonce le fait que les banques aient été aidées et non les ménages. En outre, depuis la fin des années 1970, les salaires stagnent alors que la productivité continue à monter. Il note que « la cause première de la faillite personnelle aux Etats-Unis est la longue maladie ». Il en va jusqu’à poser des questions sur les pratiques du micro-crédit de la Graamen Banck en soulignant que c’est la logique qui a poussé au surendettement des ménages aux Etats-Unis, leur donnant un pouvoir (de consommation) illusoire, une liberté qui a abouti à l’esclavage.

Une société violente, inhumaine, et bloquée

Pour David Graeber « on pourrait dire que les trente dernières années ont vu s’édifier un immense appareil bureaucratique ayant pour mission de créer et maintenir le désespoir, une gigantesque machine conçue, d’abord et avant tout, pour éliminer tout sentiment d’autres futurs possibles ». Tout ceci créé « un climat général de peur et de désespoir, dans lequel l’idée même de changer le monde paraitra un vain fantasme ». Il note le paradoxe selon lequel « quand la machine a implosé, nous nous sommes retrouvés dans l’étrange situation d’être incapables ne serait-ce que d’imaginer un autre mode d’organisation possible ». Pour lui, « tout système qui réduit le monde à des chiffres ne peut être maintenu que par les armes ». Il soutient que ce serait les riches qui useraient et abuseraient du levier alors qu’ils plaident pour « la démocratisation de la finance », alors que Smith et Ricardo étaient méfiants avec le crédit.

Il fait un lien entre guerre et dette en rappellant ce que le flottement du dollar doit à la guerre du Vietnam. Il fait aussi un parallèle entre la décision de l’Irak de passer du dollar à l’euro en 2000 et la guerre qui a suivi en 2003. Il rappelle aussi que « la Federal Reserve – malgré son nom – ne fait pas partie de l’Etat ; c’est un type particulier d’hybride public-privé, un consortium de banques privées dont le président est nommé par le président des Etats-Unis avec l’approbation du Congrès, mais qui, pour le reste, opère en dehors de toute supervision publique ».

Il note égalment que Wahington impose « un comportement diamétralement opposé au sien : elle leur impose d’appliquer des politiques monétaires restrictives et de rembourser scrupuleusement leurs dettes ». Il note aussi que le FMI protège moins les débiteurs qu’il n’impose les droits des créanciers. Pour lui « on peut voir grand krach de 2008 comme l’aboutissement de nombreuses années d’affrontements politiques entre créanciers et débiteurs, entre riches et pauvres. A un certain niveau, bien sûr, il était exactement ce qu’il semblait être à première vue : une arnaque, une pyramide de Ponzi incroyablement sophistiquée qui avait été conçue pour s’effondrer, car les arnaqueurs savaient pertinemment qu’ils pourraient forcer les victimes à les renflouer ».


Il conclut : « l’argent n’est pas sacré, payer ses dettes n’est pas l’essence de la morale, ces choses-là sont des arrangements humains, et, si la démocratie a un sens, c’est de nous permettre de nous mettre d’accord pour réagencer les choses autrement ». Le principe sacré de devoir payer ses dettes a été « démasqué comme un mensonge flagrant. En fait, nous n’avons pas ‘tous’ à payer nos dettes. Seulement certains d’entre nous. Rien ne serait plus bénéfique que d’effacer entièrement l’ardoise pour tout le monde, de rompre avec notre morale coutumière et de prendre un nouveau départ ».

Après avoir donné un court aperçu de la masse d’informations donnée par David Graeber, il est essentiel de faire comme l’auteur, à savoir tirer les leçons pour la période actuelle de cette longue histoire de la monnaie et de la dette. Un plaidoyer contre les austéritaires monétaristes.


Source : David Graeber, « Dette : 5000 ans d’histoire », Les Liens qui Libèrent

dimanche 12 avril 2015

Quand David Graeber règle son compte au néolibéralisme

Après avoir raconté l’histoire de la monnaie, en notant son caractère profondément politique, et bien sûr, celle de la dette, « Dette : 5000 ans d’histoire » est un livre de combat politique, où David Graeber mène un combat contre l’idéologie dominante de ces dernières années. Et cela fait mal.



Les racines pourries du néolibéralisme

Fait ignoré, il démontre également que la pensée d’Adam Smith n’a rien d’original et qu’elle repose sur de très nombreux emprunts. Il souligne que « nombre des raisonnements et exemples précis de Smith sortent tout droit d’essais économiques rédigés en Perse au Moyen Age » et rapporte également des emprunts à Aristote.David Graeber reprend une citation très significative d’Adam Smith : « Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu’ils apportent à leurs intérêts. Nous ne adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme ; et ce n’est jamais de nos besoins que nous leur parlons, c’est toujours de leur avantage ».

Voici un résumé saisissant du fond de la pensée néolibérale, qui présuppose que le monde ne resposerait que sur l’égoïsme. Il dénonce aussi la vision matérialiste de Hobbes. Il note que la notion d’intérêt personnel (au cœur de la réflexion néolibéral) reprend le même terme que le mot qui désigne la rémunération d’un prêt et s’interroge sur ce que cela dit d’une telle théorie générale des motivations humaines. D’abord, « cela lui donnait l’air objectif, scientifique même ». Et il note que « des désirs infinis dans un monde fini signifient une rivalité sans fin ; notre unique espoir de paix sociale est donc bien celui que préconisait Hobbes : des accords contractuels que l’appareil d’Etat fera strictement respecter ».

David Graeber souligne le ridicule de « la théorie du choix rationnel », jamais démontrée, et soulignant que « certains ont souhaité fonder une théorie de l’interaction sociale sur une vision plus généreuse de la nature humaine ». On peut également objecter l’analyse de Jacques Généreux dans son livre de référence « La dissociété », pour qui l’homme est autant un « être soi » qu’un « être avec ». Pour lui, « le droit d’un homme est simplement l’oblgation d’un autre » et « ceux qui ont soutenu que nous sommes les propriétaires naturels de nos droits et libertés s’intéressaient essentiellement à en conclure que nous devions être libres de les donner, voire de les vendre »

Ce que cela dit de notre époque

vendredi 10 avril 2015

L’Islande envisage une révolution monétaire

C’est une nouvelle qui devrait faire la une de toutes les rubriques économiques car elle pourrait représenter une véritable révolution monétaire : l’Islande, décidemment en pointe de grands débats démocratiques, envisage de reprendre le contrôle de la création de la monnaie aux banques !



Les prémices de la révolution ?

Il faut remercier les médias belges, qui couvrent cette nouvelle ignorée en France. Le Premier ministre a commandé un rapport intitulé « Un meilleur système monétaire pour l’Islande », recommandant au parti au pouvoir de confier l’intégralité de la création de monnaie à la banque centrale. Cette étude souligne que « l’île a connu plus de 20 crises financières depuis 1875, avec six crises graves qui se produisent environ tous les 15 ans ». Elle note que « les banques centrales n’ont pas le pouvoir de restreindre cet emballement du crédit, ce qui fait grimper l’inflation, favorise les prises de risque excessives et la spéculation, fragilise les banques et mènes à des interventions coûteuses de l’Etat ».


Le retour d’un vieux débat

Contrairement à ce que souhaiteraient croire quelques néolibéraux monétaristes, qui ont inventé la théorie commode du voile monétaire, qui justifie l’indépendance des banques centrales (en fait, leur sortie du champ démocratique pour les confier à des bureaucrates généralement trop prompts à défendre les intérêts des banques et du secteur financier), la monnaie relève du champ démocratique. Car la monnaie a souvent été un sujet de débat politique opposant des camps différents, comme le rappelle David Graeber dans son livre ou Jean-Claude Werrebrouck. Aux Etats-Unis, cela a été un sujet majeur il y a plus d’un siècle. Au Japon, cela a fait partie du programme politique de Shinzo Abe.

Bref, il est bon de constater dans notre zone euro, qui a sorti la question monétaire du cadre démocratique, affaiblissant ce faisant la démocratie, que cela est en réalité une anomalie et qu’il est parfaitement possible de reprendre le contrôle de la monnaie. Les théories chartalistes, ou du 100% monnaie, sont sans doute à la base de la réforme aujourd’hui envisagée en Islande. Il faut remercier ce petit pays aux grandes idées pour sa vibrante démocratie qui remet en cause des choses qui semblent malheureusement impossibles à une majorité des citoyens, alors qu’elles ne le sont pas. L’Islande est, à date, le seul pays qui a pleinement tiré les leçons de la crise financière, aussi dures soient-elles.


Il sera donc essentiel de suivre l’avancée de cette possible réforme monétaire. L’Islande pourrait encore éclairer l’Europe de sa vigueur démocratique. En attendant, je vous invite à suivre les écrits de Jean-Baptiste Bersac, un promoteur des théories chartalistes dont je dois lire le livre.

mardi 7 avril 2015

David Graeber raconte l’histoire de la dette

En faisant l’histoire de la dette, David Graeber éclaire également l’histoire de la monnaie et démontre à quel point la question monétaire est politique. Mais son livre vaut aussi pour l’étude extrêmement fouillée, dans le temps et dans la géographie sur le rapport de l’humanité à la dette.



Aux origines de la dette

Le plus incroyable, c’est la proximité des évolutions entre les pratiques de l’Asie, l’Afrique, l’Europe ou l’Amérique. L’auteur décrit aussi les liens entre la dette et l’esclavage dans des sociétés primitives et note que « tous les mouvements révolutionnaires du monde antique ont eu le même programme : annulation des dettes et redistribution des terres ». Cela concerne la Grèce et la Mésopotamie, où les mauvaises récoltes poussaient les paysans dans le métayage, quand ce n’était pas l’esclavage d’une partie de leur famille. Il raconte que « un des actes couramment accomplis pendant l’annulation des dettes était la destruction, en grande cérémonie, des tablettes sur lesquelles on avait tenu les comptes ». La pierre de Rosette, par exemple, annonçait une amnistie des débiteurs et des prisonniers.

Il note le changement radical de la société mésopotamienne, assez égalitaire entre homme et femme il y a 6000 ans et que l’explosion de la dette, vers 1200 avant J-C a poussé les femmes dans la prostitution et les harems ou les a affublées d’un voile, interdit aux prostituées. Il note que Rome était une société esclavagiste où 30 à 40% de la population était esclave et que « la toute première législation romaine en matière de dette autorisait les créanciers à exécuter les débiteurs insolvables ». C’était aussi une société très libérale, où il n’y avait aucune restriction où tout le monde pouvait devenir esclave et où le maître pouvait affranchir qui il souhaitait. L’effondrement de l’Empire Romain provoqua une quasi-disparition de l’esclavage, au moment même où il disparaissait également en Inde et en Chine.

Cette disparition concomitante vient au moment où les pièces de monnaie, largement répandues depuis près d’un millénaire, avaient fini par presque disparaître, avec un retour du crédit, que l’on ne peut pas voler, comme des pièces. C’est ce qui domina pendant le Moyen-âge, avant un retour des monnaies métalliques au tournant du deuxième millénaire. En revanche, la pratique des intérêts varie, Babylone les acceptant, au contraire de l’Egypte.

De l’âge axial au Moyen-Age

lundi 6 avril 2015

David Graeber souligne le caractère politique de la monnaie

« Dette : 5000 ans d’histoire » a le mérite de fournir une histoire de la monnaie sur plusieurs millénaires. Mais son autre apport fondamental est de rappeler le caractère éminemment politique de la monnaie, dont on a beaucoup débattu dans le passé, chose un peu trop oubliée aujourd’hui.



Débat et refus de débat

David Graeber souligne que la théorie néolibérale du « voile de la monnaie » est surtout politique. En disant que la monnaie n’aurait aucune importance et devrait être confiée à des banques centrales indépendantes, cela revient à figer la politique monétaire. La spéculation avait provoqué l’échec de deux des premières banques centrales soutenues par l’Etat, en Suède et en France. En réaction, le camp d’Adam Smith a plaidé pour lier la monnaie aux métaux précieux, faisant le succès de la banque d’Angleterre et signant la défaite des tenants de la monnaie crédit, comme Mitchell Innes, pour qui la monnaie n’était pas une marchandise, mais une unité de compte.

C’est la position chartaliste, venue de l’école historique allemande, et notamment la « Théorie étatique de la monnaie » de 1905 de G.F. Knapp. Il note que les unités de compte définies sous Charlemagne ont perduré plus de 300 ans, souvent en absence de tout signe monétaire physique ou d’une grande variabilité des quelques pièces. Il raconte qu’entre 1850 et 1950 aux Etats-Unis, « les débats sur la monnaie se sont succédés ». Suite à la terrible récession des années 1890, William Jennings Bryan fut deux fois candidat à la présidence sur un programme de libre frappe de l’argent « Free silver Platform » pour remplacer l’étalon or par le bimétallisme.

La crise de 1929 discrédite l’idée du lien de la monnaie avec les métaux. David Graeber note que Keynes, ayant étudié les archives monétaires de Mésopotamie dans les années 1920, était ouvert aux idées alternatives, à savoir que la monnaie est bien « une créature de l’Etat ». Mais « cela ne signifie pas que l’Etat crée nécessairement la monnaie. La monnaie, c’est le crédit, elle peut naître d’accords contractuels privés (par exemple des prêts) ». Pour Keynes « ce sont les banques qui créent la monnaie, et elles peuvent le faire sans aucune limite intrinsèque, car, quelle que soit l’ampleur de ce qu’elles prêtent, l’emprunteur n’aura d’autre choix que de remettre l’argent dans une banque ».

La monnaie comme dette primordiale

dimanche 5 avril 2015

L’enquête de David Graeber sur les origines de la monnaie

C’est un livre absolument passionnant, que j’ai découvert grâce à l’ami RST, « Dette : 5000 ans d’histoire » de David Graeber. Une histoire des derniers millénaires, sous l’angle de la monnaie et de la dette, sur toute la planète et sans se limiter à l’économie. Une mine absolument passionnante.



La monnaie, fille de la dette

Si le livre est centré sur la dette, il apporte un éclairage passionnant sur les origines de la monnaie. En effet, la monnaie descend directement de la dette. Pour l’auteur, « la monnaie virtuelle n’a rien d’une nouveauté. Il s’agit en fait de la forme initiale de la monnaie : systèmes de crédit, ‘ardoises’, notes de frais même, tout cela existait longtemps avant l’argent liquide. Ces choses-là sont vieilles comme la civilisation ». D’ailleurs, parmi les tous premiers écrits se retrouvent des tablettes mésopotamiennes enregistrant des crédits et des débits mesurés en grains et en argent métal.

Ce faisant, David Graeber tord le cou au mythe véhiculé par les néolibéraux, qu’il résume ainsi : « autrefois, on faisait du troc. C’était difficile. Donc on a inventé la monnaie. Et plus tard il y a eu le développement de la banque et du crédit ». En 1776, Adam Smith reprend cette idée, suivant un récit imaginaire d’Aristote. David Graeber révèle également que « bien des raisonnements les plus célèbres d’Adam Smith (sont) empruntés, semble-t-il, aus œuvres de théoriciens du marché libre de la Perse médiévale ». Mais pour Smith, l’idée était surtout de combattre l’idée que la monnaie était une création de l’Etat.

Le problème est qu’en réalité, cette théorie n’a jamais été vérifiée. Et dans les périodes d’effondrement, comme après la chute de l’Empire Romain, cela ne provoque pas un retour au troc, car « les gens ont continué à tenir des comptes dans la vieille monnaie impériale, même s’ils n’utilisaient plus les pièces ». Elle est restée l’unité de compte et permet le crédit.

L’organisation de notre système monétaire