jeudi 7 décembre 2017

Quand le Japon monétise 100% du PIB de dette publique

Dans la doxa dominante, la dette publique, ce serait le mal, qui a justifié de mettre sous camisole les budgets des nations européennes, avec le TSCG Merkel-Sarkozy-Hollande. Mais curieusement, le Japon,  endetté à 250% du PIB, n’en a cure : le Premier ministre a même annoncé plusieurs plans de relance depuis 2012. Et si la vision européenne de la dette publique était tout simplement fausse ?


Quand l’Etat peut monétiser sa dette

C’est un sujet un peu technique, pour qui ne s’y est jamais intéressé, mais dont l’importance est absolument fondamentale. Si l’Etat peut emprunter sur les marchés financiers, à leurs conditions, s’arrêter à ce simple mécanisme est profondément réducteur. Le regretté Jean-Baptiste Bersac avait pointé à quel point l’Etat peut influencer les taux auxquels il emprunte par la fixation des taux directeurs. Mieux, les dix dernières années ont aussi montré qu’une banque centrale peut fortement alléger le poids de la dette publique en créant de la monnaie pour la racheter, réduisant son montant net (la dette brute moins le montant qu’elle détient), tout en faisant aussi baisser ses taux et donc son coût.


Il y a peu, j’avais déjà pointé cette intervention massive des banques centrales de l’OCDE, qui détiennent entre 10 et 40% de leur dette publique nationale. Où l’on constatait encore une fois que la zone euro se bat avec les bras dans le dos, avec un faible niveau de monétisation, quand la Fed en a racheté 20% et la Bank of England 30%. Le cas du Japon est particulièrement intéressant car il est le plus extrême : non seulement la Banque du Japon a racheté 40% de la dette publique du pays, mais, puisque celle-ci est beaucoup plus importante que les autres en proportion du PIB (250%), cela signifie que la banque centrale nippone détient l’équivalent de 100% du PIB de dette publique.

En clair, la dette publique nette du pays (dette totale moins celle détenue par sa banque centrale) n’est que de 150% du PIB. Plus fort encore, trois quarts de la dette rachetée par la banque centrale l’a été depuis 2012, et l’arrivée de Shinzo Abe au pouvoir. En cinq ans, la Banque du Japon a acheté pour l’équivalent de 75% du PIB du Japon de dette publique, soit 15% du PIB par an, permettant un net redressement de l’économie du pays ! A ce rythme, il faudrait 7 ans à la Banque de France pour ne faire de notre dette publique nationale qu’un lointain souvenir. Le rythme de 5% de PIB de monétisation par an inclus dans le programme de NDA en 2012 était plus que raisonnable.

Bien sûr, le contexte économique du Japon, pris dans une déflation, est particulièrement favorable, puisque l’inconvénient de la monétisation des dettes publiques, l’effet inflationniste, est, au contraire, l’effet recherché par les autorités publiques japonaises. Et on voit que d’autres pays, comme le Vénézuela ou l’Argentine, en en abusant, ont provoqué une poussée inflationniste excessive. Mais le Japon montre que, dans le bon contexte, et bien utilisée, la monétisation des dettes publiques, est un outil économique extraordinairement puissant, pour qui a encore le contrôle de sa monnaie, ce qui n’est pas le cas dans la zone euro. Ce seul point justifie à lui seul une sortie de la monnaie unique européenne.


Cette constatation renforce la nécessité d’un débat sur le contrôle de la monnaie, et de sa création, dont le bénéfice revient aux banques privées aujourd’hui dans la zone euro. Une incongruité étant donné que la monnaie est un bien public. C’est un débat qu’avait suggéré Maurice Allais, certains de ces disciplines ou Michel Santi, à travers le concept de monnaie pleine, qui émerge en Islande ou en Suisse.

6 commentaires:

  1. Le problème du Japon, c’est que les salaires sont trop faibles et que la demande intérieure est insuffisante. Or ce n’est pas par la politique monétaire que l’on peut sortir de cette situation. Peut-on indéfiniment faire tourner la planche à billets sans provoquer des bulles et faire perdre sa valeur à la monnaie ? Vous écrivez que le contexte déflationniste est favorable à cette politique, mais peut-on dire que la déflation est favorable dans l’absolu alors que c’est justement la cause du mal ?

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  2. Pour remettre tout ceci dans son contexte et voir disparaître tous ces paradoxes apparents, fréquentez-donc le site de Bill Mitchell sur la Modern Monetary Theory (http://bilbo.economicoutlook.net/blog/) , que j'ai connu grâce à Herblay.

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  3. @ Moi

    La déflation est un phénomène négatif bien sûr. Mais la monétisation est un moyen de la combattre, tout en allégeant la dette publique. En effet, à terme, cela a des risques (ce que je note avec les cas de l’Argentine ou du Vénézuela), mais quand cette monétisation est utilisée pour racheter de la dette publique, et qu’il n’y a pas d’inflation, alors, les risques sont plus faibles. Notez que depuis 2012, Abe a relancé la demande (cf courbe du PIB dans l’article), par la monétisation et une relance budgétaire. Et justement, il essaie de faire monter les salaires.

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  4. Monétiser la dette revient in fine à la payer par la création monétaire, ce qui est inflationniste et ne manquerait d'entraîner une fuite des capitaux extrême. Il doit donc y avoir un mécanisme qui fait que l'argent créé ne circule pas dans l'économie réelle. Où va-t-il alors ? Dans la finance, d'où la création de bulles spéculatives qui tôt ou tard finissent par exploser. Et quand les bulles explosent les capitaux qui étaient placés dans des chimères financières convergent massivement vers l'économie réelle, créant enfin l'hyperinflation différée par l'illusion financière.

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  5. @ Anonyme

    Un peu inflationniste quand il n’y a pas d’inflation, cela ne pose pas de problème (cf Japon). Idem sur les capitaux, une monétisation raisonnable n’a aucune raison de les faire fuir car cela permet plus de croissance et plus d’investissements. En outre, créer de la monnaie pour racheter des dettes publiques passées ne nourrit pas forcément la spéculation. C’est différent quand il s’agit de racheter des actifs privés.

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    1. On voit ici :
      http://www.creationmonetaire.info/2017/09/masse-monetaire-e-aout-2017-le-rsa-toujours-sous-les-10.html
      que la masse monétaire de la zone euro est d'environ 39000€ par citoyen soit grosso modo 2600 milliards d'euros pour la seule France. C'est à peu près le PIB de la France et aussi le montant de la dette publique française.
      Si toute la dette publique était monétisée alors la Banque de France aurait créé l'équivalent du PIB et aurait doublé la masse monétaire française. Ce qui entraînerait :
      une forte hausse de certains biens ou produits financiers en France si cet argent créé était investi en France,
      une dégradation des soldes target2 si cet argent filait s'investir en Allemagne (à quoi on pourrait objecter que la monétisation de la dette nécessiterait au préalable la sortie de l'euro et de l'UE donc l'abandon des soldes target2),
      une fuite des capitaux au cas où cet argent partirait à l'étranger et la banque de France serait alors obligée de compenser immédiatement (contrairement à ce qui se passe avec les soldes target2 qui ne sont jamais compensés) cette fuite par des sessions de devises, d'or et par une forte baisse du franc.

      Dans tous les cas les conséquences macro-économiques seraient très désagréables. La meilleure solution consisterait à sortir de l'euro (dès la prise de fonction du président, contrairement à ce que soutien Asselineau), à dévaluer de 90%, à rembourser la dette avec ce franc très dévalué. Bien sûr les Français ne seraient pas payés en francs dévalués, d'ailleurs personne n'utiliserait le franc qui ne servirait qu'à payer la dette publique divisée par 10.

      Une dernière remarque : j'ai appris dernièrement que Asselineau compte restaurer le contrôle des mouvements de capitaux dès sa prise de fonction afin d'éviter la fuite des capitaux et la dégradation des soldes target2. Or s'il faisait cela il ferait ce qu'il prétend par ailleurs refuser de faire : désobéir à l'article du traité européen qui interdit de contrôler les mouvements de capitaux. Cette contradiction interne montre que Asselineau est aussi bidon que Le Pen, Dupont-Aignan ou Mélenchon. Pauvre France !

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